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retour vers la page de présentation des ateliers suivis atelier du 11 octobre 2005

ma chambre de petite vacancière

 

Il était une chambre que je retrouvais régulièrement à chaque vacance Pascale ou estivale entre ma naissance et mon adolescence. Elle m'a laissé plein de souvenirs d'enfance et si sa disparition m'a appris que rien n'est jamais définitif elle m'a aussi fait comprendre que la perdurance dans la mémoire est une sauvegarde virtuelle, une propriété définitive.

Dans une maison très étroite, ma chambre était au second et dernier étage. L'espace y était petit et ne pouvait loger que peu de choses. Mais ce peu de choses suffisait pour donner une impression de densité d'occupation un peu étouffante. Jugé plutôt d'après ce tour d'horizon :

==> un lit en fer d'une personne, dont la tête faisait face à la porte, lové contre le mur
==> une table de nuit sans âme puisque je n'arrive pas à la visualiser
==> à côté d'elle, derrière la porte lorsqu'elle était ouverte, un porte-manteau encombré
==> une chaise noire au pied du lit, au siège rembourré, coincée entre lit et fenêtre ; elle ne servait jamais qu'à poser ses vêtements abandonnés pour la nuit
==> un 'coucou', juste au-dessus de la chaise
==> une armoire à double porte, sans glace, sérieuse, en cerisier, coincée entre porte et fenêtre et dont l'espace libre entre le lit et elle ne permettait pas d'ouvrir complètement les portes
==> face au nord la fenêtre s'ouvrait sur le haut du mur du garage tout proche, rendant ainsi doublement la pièce un peu triste et froide
==> et au mur, au-dessus du lit, une glace encadrée d'un bois de cerisier tentait de refléter de biais la lumière de la fenêtre ou l'éclairage du lustre tout simple
.

Pour encadrer la fenêtre, des double rideaux en cretonne d'un double vert foncé et cru sur lequel des fleurs stylisées mettaient une note vive, d'un rouge et d'un jaune claquants.
C'est eux qui donnaient un air de jeunesse à la pièce.
Leurs couleurs franches, le dessin stylisé, moderne s'accordaient bien à mon âme d'enfant. Je les ai retrouvé bien plus tard au fond du grenier d'une autre maison sans que la tonalité des tons ait trahi mon souvenir. Ils ont donc été récupérés pour... servir d'enveloppes à des chaises longues dont j'abhorrais le tissu et de housses de coussins !
Grande question : comment ma grand-mère si sérieuse, si classique, si passéiste avait-elle pu choisir ce tissu si résolument de mon époque, si joyeux ? car ne nous leurrons pas, ce tissu était tout à fait incongru dans cette maison tant par sa texture modeste que par ses couleurs claquantes. Dois-je y voir l'influence de ma propre mère qui voulait pour sa petite fille quelque chose de gai ?
Mais je digresse, je digresse...
En tout cas s'ils tentaient de camoufler un peu plus la lumière de la lune la nuit, ils n'avaient aucune rationalité pour protéger du froid pascal encore très net lorsque l'on est à 750 mètres d'altitude. Je pense que l'objectif de ma grand-mère n'avait rien à voir avec une efficacité thermique ou d'opacité. Elle les avais mis là plus sûrement à titre de décor car une fenêtre sans double rideaux, monsieur, cela ne se fait pas. Non. Dans son monde à elle, c'était mal vu.
Et si ces double rideaux dont j'adorais tirer les anneaux en cuivre sur la tringle chaque soir me donnaient à cet instant là une impression inconsciente de sérénité, ils ne me protégeaient nullement d'une invasion de corsaires une fois la lumière éteinte. Et la clarté diffuse et atténuée de la lune et de l'éclairage public qu'ils filtraient activait mon imagination débordante, rendant inquiétant tout ce que je regardais.

Quant au papier peint, ma mémoire me trahit un peu : il est flou dans sa présentation : couleurs ? précision du dessin ?
Toutefois, chose étonnante, l'impression qu'il me donnait reste très vive.
Il me paraissait franchement - sûrement - suranné. Posé à la construction de la maison dans les années vingt, il était un vrai représentant de ces années-là.
Suranné, un mot que je ne connaissais pas encore mais que je pressentais et qui à chaque utilisation fait encore surgir devant mes yeux cette chambre enfantine.

Ah, ce papier ! comme il a fait travailler mon imagination !
C'était un jeu chaque matin de trouver la nouvelle forme géométrique que formaient les motifs réguliers. Selon les groupes que je faisais, les lignes que je sélectionnais, hop, j'avais un nouveau papier. Car quoi, quand même, vous ne voudriez pas qu'une petite fille voie tous les jours la même chose d'un élément inchangeable, non ?
Le soir, il entretenait l'effroi ressenti : ces deux taches claires, là, ne serait-ce pas les deux yeux d'un sorcier ? Et là, ces zones sombres qui bougent ? un groupe d'ogres qui réfléchissent à qui me mangera ? Et de me blottir alors contre le mur, tirant draps et couvertures sur ma tête, bloquant ma respiration pour mieux entendre celle de tous ces gens malfaisants qui arrivaient par flopées de l'escalier, de la fenêtre, du sol, et qui convergeaient vers mon lit.

Car la porte de la chambre donnait sur trois mètres carrés de pallier auquel on accédait par un escalier au bois grinçant. Une autre porte donnait accès à la chambre de mes parents trop rarement là en ces périodes de vacances.
Et mes grand parents, puis ma grand-mère veuve couchaient au 1e étage et la pièce qui était sous ma chambre était la salle de bains. D'où des glougloutements toujours lugubres montaient jusqu'à moi.

J'étais donc solitaire en mon repère. Fière de cette indépendance mais aussi angoissée par cette solitude. Et curieusement il ne me venait jamais à l'esprit de fermer ma porte. De toute façon ma grand-mère ne m'y aurait pas autorisée : elle voulait pouvoir m'entendre si j'appelais.

Toutefois, j'avais un ami en cette pièce, le coucou que mon père m'avait offert alors que j'étais toute minette. Son tic-tac régulier, ses cou - cou / cou - cou épisodiques me rassuraient au milieu de tous les craquètements, frottements, claquements, bruissements, chuintements, crissements des vieilles maisons solitaires auxquels s'ajoutaient les pas de passants rares et tardifs ou le trottinement et les grognements des chiens errants dans le chemin longeant la maison, voire le hululement d'un hibou bavard.
Ce coucou était mon gardien, mon protecteur. Allons, allons, ne t'inquiète pas : si tu l'entends c'est que tous ces méchants ne lui ont pas encore tordu le cou. Or, ils commenceraient par le faire taire pour ne pas avoir de témoin à ton massacre me disais-je.

Quant à ce lit d'adulte, sévère et triste avec son vert empire et les boules de cuivre à chaque angle, il était mon refuge : refuge contre la peur, refuge contre le froid.
Car lorsque nous venions à Pâques ma grand-mère y mettait des bassinoires en grès remplies d'eau chaude. Le couvre-pied volumineux en duvet d'oie avait une première enveloppe jaune pour mieux faire ressortir les jours des broderies du tissu léger et doux, délicatement ajouré, dont le blanc lumineux était l'autre note gaie de la pièce. Il était bien trop lourd pour que les 'méchants' puissent le soulever, j'en étais certaine, croix de bois, crois de fer si je mens ! Il était donc mon sauveur, mon bouclier.

En tout cas, ce lit bien trop haut perché pour les jambes de la petite fille que j'étais avait un avantage certain : il fallait arriver à grimper dessus. Bon prétexte pour grand parents et parents de me prendre dans leurs bras pour m'y enfouir avec câlins et bisous assurés.

Le lustre au plafond et la lampe de chevet font aussi partie de l'histoire de cette chambre : la poire pour le lustre était rassurante, elle me permettait sans avoir à me lever de bénéficier de son éclairage aussi longtemps que je le souhaitais. Et lorsque je voulais me faire plus discrète dans l'utilisation de la lumière, la lampe de chevet était l'amie éclairante de mes lectures.
Car dans mon perchoir, j'avais alors le droit (enfin... je m'octroyais) de me livrer à ma passion ravageuse : la lecture. Au grand dam de ma grand-mère bien sûr qui n'aimait pas lire et me serinait en pure perte qu'une femme qui lit est une catastrophe pour son couple, pour 'son ménage' comme elle disait si affreusement. La belle affaire puisque je ne voulais pas me marier !! ... cause toujours Mémé pensait sérieusement la petite fille décidée que j'étais.

Je lisais donc chaque soir jusqu'à plus soif, jusqu'à ce que mes yeux d'enfant papillotent. Et là, dilemme : éteindre et voir un loup-garou me saisir ma main au passage ? ne pas éteindre et m'endormir sans m'en rendre compte sans que me tête ne soit à l'abri des couvertures ?
Et que lisais-je avec tant de passion ? Mes livres d'enfant bien sûr, mais lorsque j'étais à court j'allais piocher dans la "bibliothèque". Cette dernière était une simple étagère au-dessus d'un drôle de siège rembourré d'un mètre de long avec deux hauts accoudoirs qui occupait tout le pallier hors le passage pour atteindre les deux chambres correspondant à la largeur d'une porte en fait et la longueur d'une et demie.
Et sur cette étagère quelques policiers simplets des années trente, Notre Dame de Paris de Victor Hugo et un livre d'aventure dont le titre m'échappe mais qui me fascinait par l'une de ses scènes d'horreur : des fourmis rouges africaines mangeant un homme ligoté ! Qui dans la maison avait bien pu acheter ce livre ? et le lire ?

Quand ma grand-mère devenue veuve s'angoissait d'un orage trop violent, elle me criait "viens dormir avec moi, viens. Je ne veux pas que tu restes toute seule là-haut". Ca va pas la tête ? faut que j'allume, ce qui veut dire sortir la main de sous les draps, chercher à tâton le bouton, poser mes pieds dans des chaussons froids, voir le rectangle sombre de la chambre des parents vide, descendre l'escalier au risque d'un croche-patte par un animal terrible... En désespoir de cause, elle venait me chercher en faisant grincer ces foutues marches alors que je m'étais rendormie. Ah ces grand-mères qui veulent vous faire croire qu'elles vous protègent alors qu'elles sont mortes de trouille... promis, moi, quand je serai grand-mère...

... Lorsque je serai grand-mère, promis, j'essaierai d'être comme toi : grand-mère gâteau au sens propre comme au sens figuré. Car de ta 'marotte' anti-lecture, je ne t'en veux pas tu sais. Elle n'était pas assez forte pour gagner ! Ton amour pour moi allait bien au-delà de ce principe d'éducation bêtassou et stérile. Bisous virtuels, Mémé. Merci de ton amour pour moi. Merci de ma chambrette.


MAJ vendredi 14 octobre, 2005

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