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lors de l'atelier du 03 déc. 2009


une nouvelle, "Crapaudine"

La consigne : choisir une expression que vous avez souvent entendue dans votre enfance, ici "il faut bien mourir de quelque chose" et bâtir une nouvelle pour l'illustrer.

Elle est relue à l'atelier du 3 décembre pour conseils, puis peaufinée ensuite.

 

Crapaudine. Crapaudine s'appelle t'elle !
Mais d'où tient-elle un nom pareil ? C'est affreux !

Oui, vous avez raison. Voyez un peu. Sa mère a longuement bataillé pour l'appeler Amandine. Pour avoir mis au monde sept garçons, cette dernière estime avoir ainsi obtenu le droit de prénommer ce joli petit bout de chou de ce prénom si doux qui a lui tout seul annonce la délicatesse de son âme.

Pauvre Crapaudine. A peine apercevant ce bébé minuscule qui tête le sein maternel comme une goulue, les sept frères se sentent trahis par leur mère. Comment ? une fille ! quelle horreur ! Une mère, c'est largement suffisant dans une maison, on ne va pas avoir en plus une deuxième pleureuse ! pensent-ils alors unanimement.

Quant au père, pourtant si mal dans sa peau dans son rôle paternel qu'il n'envisage qu'à coups de pied aux fesses, de taloches et de hurlements, il est ému par cette promesse de tendresse. Au grand étonnement de sa femme, il l'a prend dans ses bras avec une douceur maladroite et la berce timidement.

Est-ce possible ? Est-ce vraiment possible que cet homme qui a été un amant passionné, troublant mais si terriblement possessif soit touché par cette enfant alors qu'il est devenu au fil des naissances cet être si rustre, grossier et violent ? Va t'elle apporter enfin un peu d'équilibre dans ce monde de brutes ?

Oui, cela a grandement surpris 'La Mère'. Grrrr... A chaque fois qu'elle entend cet intitulé, elle ressent comme un coup au coeur. Cela fait vingt ans qu'elle est devenue 'La Mère' et a du mal à se souvenir d'un temps où elle se prénommait Solène, ce rayon de soleil gâté par ses parents.

Ceux-ci sont morts et les amis d'antan enfuis comme une envolée de moineaux, le caractère ombrageux de son homme les ayant fait prendre la poudre d'escampette malgré toute l'amitié et l'affection qu'ils avaient pour elle. Elle s'est alors repliée sur elle-même et n'est plus aujourd'hui qu'une carcasse dolente, sans pensée ni volonté.

A chaque nouveau fils il est devenu un peu plus acariâtre, comme s'il lui en voulait de ces naissances si régulières qui lui ont distendu le corps. Il y a tout de suite vu un abandon de sa personne intime pour ne plus être qu'un pauvre porte-monnaie si insuffisant. 'La Mère' a eu beau tenter de le rassurer, lui manifester son amour, rien n'y a fait.

A peine rassérénée par le geste d'affection manifesté à la naissance d'Amandine, elle est d'autant plus catastrophée de l'entendre emboîter le pas (devrais-je dire 'le mot' ?) de ses fils lorsqu'ils se mettent à appeler leur soeur Crapaudine.

Vous comprenez bien qu'ainsi l'enfance de Crapaudine n'est pas une partie de plaisir.
Parfois, lorsqu'elle est tellement saoule de tristesse, elle envisage sa propre mort. Mais heureusement, elle a toujours un sursaut de volonté et trouve l'énergie voulue pour poursuivre sa route dans l'espoir de temps meilleurs :

Du fond de moi monte l'angoisse...
Un vide envahissant,
Une paralysie qui fige.
La sensation d'un danger sans visage,
D'une attente sans fin.
Une seule envie, disparaître
Un seul devoir, faire face.

Voilà ce qu'elle chantonne alors pour se donner du courage car c'est une battante, une fille lucide et volontaire. Plus elle grandit, plus son caractère s'affirme. Ultime petite dernière d'une fratrie masculine et misogyne, d'un père abruti par la haine, d'une mère à l'esprit alourdi, elle a enfoui au plus profond d'elle-même toute délicatesse pour ne plus être qu'une enfant hargneuse, rendant coup pour coup et dont la langue bien pendue laisse parfois ses frères sans voix.

Nous sommes bien loin de la douce petite Amandine. Et lorsque son père rigolard se moque d'une blessure ou d'un coup douloureux en disant "il faut bien mourir de quelque chose", elle le nargue et le provoque en lui répondant "oui, certes, mais pour l'instant, il faut plutôt vivre de rien avec toi" d'une voix méprisante.

Inutile de dire les colères dans lesquelles se met alors le paternel pour la plus grande satisfaction de sa fille. Dans ce monde sans fin de brutalité et de grossièretés, son père un jour la bat si fort qu'elle se retrouve à l'hôpital.

Elle a alors le temps d'y méditer sur son sort. Elle découvre ainsi qu'entrer dans un hôpital, c'est entrer dans une autre dimension. Ce n'est plus le monde des vivants, par encore celui des morts, juste un espèce de no man's land où le temps n'a plus de sens.

Devenue le code barre 850481782-8, elle attend. Elle subit. Puis se sent dans un espace virtuel où rien de la bouscule, ne la malmène. Nul n'est là pour lui dire "fait ci", "fait ça", "t'aurais dû", "qu'est-ce que tu attends pour..."

Cet espace temps suspendu lui plait et le sourire lumineux d'un brancardier, un mot d'encouragement de l'infirmière humanisent les lieux et lui font comprendre qu'elle a raison : quelque part, ailleurs, il y a des gens calmes, doux, humains.
Enfin, enfin, elle n'est plus Crapaudine. Etre le code 850481782-8 la satisfait et lui suffit.

Ainsi, le jour où Patrice fait irruption dans sa chambre un grand sourire aux lèvres et s'exclame "debout la-dedans", elle est presque prête à changer de vie.
Elle n'a pu s'empêcher de rire en voyant la mine surprise et confuse dudit Patrice qui s'attendait à trouver son pote Jean-Charles, opéré la veille d'un kyste au cou.

Sous l'oeil interloqué d'Amandine, il crût bon devoir s'excuser, expliquer, commenter. De fil en aiguille, pressée de questions auxquelles elle répond trop timidement à son goût, elle finit par raconter sa pauvre vie.

Soudain, confus, il se dresse et se confond en excuses. "Mais où ai-je la tête ! Pardon de t'avoir envahie ainsi... Je ne sais pas ce qui m'a pris... vraiment désolé !"
"Mais non voyons, au contraire je suis bien contente de cette visite impromptue. Cela m'a mis unpeu d'animation dans une journée si fade".

Et les voilà repartis à discuter. "Mais dis donc, comment t'appelles-tu d'abord ? Moi, c'est Patrice". Silence. "Euh... (elle hésite)... Crapaudine" murmure t'elle sans ouvrir la bouche et en fermant les yeux. "Quoi ? Qu'est-ce que c'est que cette horreur ? Impossible ! T'as bien un vrai prénom ?".
Une larme glisse sur la joue d'Amandine qui cherche son vrai prénom qu'elle a presque oublié.
"Bah alors ? Tu me le dit ? Il peut pas être plus laid que Crapaudine !". Alors, pour la première fois, Amandine s'entend prononcer son prénom. Qu'elle étrange impression !

Il cherche à comprendre. De fil en aiguille, pressée de questions auxquelles elle répond trop timidement à son goût, elle finit par raconter sa pauvre vie.

Lorsqu'enfin il prend congé, il lui promet de revenir et elle de l'accueillir, avec une étrange impression qui fait battre leur coeur.
Mais qu'est-ce qui m'a pris ? se demande t'elle après son départ. Pourtant, dans ses yeux, une lueur inhabituelle brille comme une flamme dans la nuit.

La venue des gendarmes pour lui poser des questions sur ce qui l'a amenée là ne la trouble pas. Elle raconte avec détachement ce qu'elle a vécu. Celle de l'assistante sociale lui fait entrevoir la fin de ses malheurs. Car dopée par la visite surprise de tout-à-l'heure, elle prend vraiment conscience qu'il y a d'autres façons de vivre, même si elle reste très prudente dans ses espoirs bien que Madame Morin lui promette de revenir la voir aussi souvent que nécessaire pour l'aider à choisir les solutions qu'elle va lui proposer.

Ainsi, lorsque Patrice réapparaît le lendemain, il l'a sent un peu moins tendue, un peu moins méfiante. Et sa gouaille naturelle fait encore une fois des merveilles. Ce n'est qu'un début.

Amandine est optimiste. L'avenir enfin semble s'ouvrir sur d'autres possibilités que sa difficile famille. Et déjà un changement très concret : elle est devenue Amandine dans sa tête. Un pas énorme vient d'être franchi.

Amandine se répète t'elle. Amandine, Amandine...


MAJ samedi 26 décembre, 2009

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