atelier week-end mai 2004
Olivier
Tétanisée sur son siège, Claire se recroqueville. ‘'L'Autre'' explose ! « File moi ce foutu truc, que je lui règle son compte ». Le temps pour elle de fouiller à nouveau son sac et de lui tendre l'appareil a été suffisant pour reconnaître l'air musical : le Printemps, de Vivaldi.
‘'L'Autre'' prend le téléphone et au lieu de l'éclater contre un mur comme il en exprimait l'intention, il le neutralise. Simplement, il marmonne quelque chose contre ces inventions du diable qui agressent en permanence et sont une menace perpétuelle, où qu'on soit.
Ouf, le geste fatidique n'a pas eu lieu. "L'Autre" est resté presque modéré. Mais jusqu'à quand ?
Alors que nous étions plongés dans le récit de Claire, à la fois horrifiés et désorientés par cette biographie de troisième type, Vivaldi nous ramène brutalement au temps présent, à notre difficile vase clos que nous avions en partie occulté.
D'autant que cet air de fraîcheur joyeuse a résonné dans le silence à la fois comme un élément perturbateur et dangereux, faisant monter notre angoisse d'un cran supplémentaire au milieu de cette lourde tension, et comme le rappel d'une vie calme dans un ailleurs inaccessible ; un ailleurs devenu pour nous comme le mirage d'une oasis aperçue par le saharien perdu, rendant encore plus cruel notre présent.

Je sens bien que mon tour est venu et qu'il me faut intervenir. Franck et Sylvia l'ont déjà fait et je perçois que cet investissement est très douloureux pour chacun d'eux, mais nous formons un groupe de fait, face à la menace de ‘'L'Autre'' ; nous sommes soudés et personne ne peut échapper à ce déballage de nos vies.
Parmi les trois qui restent, à moi de jouer maintenant puisque cette sonnerie amène mon récit comme une introduction idéale. Par cette transition imprévue, je vais pouvoir lui démontrer, à ce foutu ‘'Autre'', que lorsqu'une invention altère le progrès qu'elle apporte par un désagrément, il est nécessaire d'y remédier, ce que les chercheurs s'efforcent de faire.
Et hélas lui illustrer aussi à mon tour que dans son anonymat et sa fadeur apparente chacun vit une histoire particulière, originale, complexe et parfois très triste sans pour autant menacer de tout faire sauter. Et qui mérite d'être vécu, indubitablement.

J'hésite à le tutoyer. Peut-être se sentira t'il plus entendu si j'introduis le vous de politesse distanciée. Allez, plus d'atermoiements, je me lance :
Pour ce qui me concerne, je m'appelle Olivier Mathé et voilà plusieurs années que ma vie a basculé. Je n'ai pas toujours été tel que vous me voyez aujourd'hui l'air un peu perdu : belle crinière brune et sourire ravageur, j'étais sûr de moi et très ambitieux. Jusqu'au jour où j'ai fait un rêve d'une intensité particulière et que je veux qualifier de prémonitoire, qui a complètement chamboulé ma vie.
Ce genre de rêve que l'on n'oublie jamais et qui vous poursuit chaque jour que Dieu fait. De ceux dont tous les détails sont connus. Soit par une certitude évidente : on devient le personnage avec son passé et ses pensées, tout en ayant l'impression d'être toujours soi et observateur extérieur. Soit par des précisions matérielles détaillées.
Son personnage principal est devenu mon double, toujours présent à mon esprit. Comme si ma vie était un imbrogilo permanent et cumulatif entre elle et ce rêve. Friserais-je la double personnalité et relèverais-je de la psychiatrie ? La schizophrénie ? Je vous laisse juge…
C'est ainsi que je vais vous raconter l'histoire de Gaston Favaloux, au même métier que moi et exerçant dans le même établissement, puisque son nom figure dans mon rêve sur la porte de son bureau géographiquement voisin du mien.
Depuis de longues années Gaston assure un poste d'enseignant-chercheur dans le domaine du son à l'Institut national Polytechnique de Grenoble, et secondairement à l'Ecole Doctorale d'Ingenierie pour la Santé, la Cognition & l'Environnement.

Un bras tordu par la polio, dents de guingois, sourire absent, traits marqués, il est du genre à vous dire avec aplomb en regardant par la fenêtre : « avez-vous vu le beau lézard blanc au-dessus du Vercors ? ». Savourer son thé à potron-minet pour aller courir ensuite, réfléchir agacé à « quoi mettre aujourd'hui », attendre un coup de fil amical pour aller déjeuner hors de la cantine n'est pas son style. Pas plus d'ouvrir avec plaisir le soir la porte de son appartement de vieux célibataire ou d'apprécier de lire un bon polar au fond de son lit jusqu'à point d'heure. Et encore moins d'être sensible à l'atmosphère ouateuse de son bureau ou au plaisir d'ouvrir sa messagerie.
Mais ne vous fiez pas aux apparences : sous ces airs distraits et passe-murailles, il est capable de beaucoup de culot, voire même d'un certain sans-gêne.
Aux yeux de ses élèves, il passe pour un doux rêveur. Et lorsqu'au fil des mois ces derniers triment sur des problèmes complexes dont ils n'arrivent pas à saisir l'utilité, cela renforce leur point de vue. Toutefois, lorsqu'on les questionne entre quatre yeux, ils reconnaissent la progression fulgurante qu'il leur fait faire en la matière, même si l'objectif final leur demeure toujours aussi incompréhensible. Professeur farfelu, certes, mais excellent plaident-ils pour sa défense face à l'administration exaspérée par ses lubies.
Enfermé dans son laboratoire, penché sur ses boîtiers de fils, cerné de rayons laser et de machines aux cliquets étranges et aux cadrans oscillants, notre Gaston s'affaire. Insensible au passage des heures, il ne vit que dans un seul but, celui de faire en sorte que lorsqu'on parle à quelqu'un via son téléphone sa propre voix ‘s'efface' pour n'être plus audible qu'au destinataire de la conversation. C'est son obsession.
Et chaque jour ses aller-retours en bus renforcent cette idée fixe. Il est vrai que ces demi conversations sont à la fois exaspérantes et frustrantes lorsque les gens parlent à voix trop forte. Et lorsque plusieurs personnes téléphonent en même temps, cela donne un mélange de genre, à la fois chaotique et cacophonique, à croire que l'on est dans une cour d'hôpital psychiatrique :
• tu sais chéri, ne m'en veut pas d'avoir tu l'histoire à ta mère
…
oh t'es vache, je l'ai fait par gentillesse
• Je n'entends rien chère amie, je vous rappelle.
• Mais enfin, tu n'imagines tout de même pas que je vais revenir vivre chez toi alors que je t'ai trouvé au lit avec c'te andouille ?
…
t'as qu'à lui dire
• Maman, j'men fiche que tu ne veuilles pas, je te dis que je rentrerai pas ce soir. Si t'es pas contente, j'm'en fous, na.
• T'es où ?
• Je suis furax après mon assureur, tu sais. Il n'a pas voulu rembourser le pantalon de Pierre, tu te rends compte ?
…
Mais je ne peux pas, c'est le beau-frère de ma cousine. Que dirait-elle ! Impossible j'te dis !
• C'était vraiment très impressionnant de voir la voiture complètement brûlée. J'ai pris des photos, je te les enverrai par mail .
…
Pardon ?
…
Non, non, elle était sur le parking
• J'ai postulé pour être caissière dans votre grande surface, vous pouvez me donner une réponse ?
Mais qu'est-ce que je m'en fous ! hurle alors Gaston dans sa tête, incapable de se concentrer sur sa lecture. Ils n'ont vraiment aucune pudeur ! Je veux lire moi !
Dans la réalité, il se console de ces ‘voleurs de lecture' en allant directement à la bibliothèque de l'Ecole, cette immense salle au bleu doux, où l'accueille toujours si gentiment sa bibliothécaire préférée au port altier, au sourire joyeux et à la longue chevelure brune. C'est devenue une tradition quasi quotidienne. Et c'est ensuite seulement qu'il rejoint son bureau, calmé par sa dose d'informations. Comme une drogue qui vous rebimbiboche temporairement avec la vie.

Tout s'accélère le jour où il croit comprendre en entendant une nième conversation téléphonique – hachée, comme toujours – menée par un vieux blondasse à la peau pâlotte qu'un attentat se prépare, il se dit qu'il doit filer au Commissariat. Jusqu'au moment où il entend un rire tonitruant « Alors bande de nouilles, vous me prenez pour un terroriste, hein ? Eh bien cela vous apprendra à écouter les communications des autres, c'est une blague : je n'ai même pas de correspondant en ligne »
Ulcéré, à peine arrivé à l'Ecole, il décide d'accélérer ses recherches et convoque ses thésards avec un dynamisme qu'ils ne lui ont encore jamais vu.
Il rend folle la douce documentaliste blonde aux cheveux raides qui lui fait des recherches pointues dans les bases de données internationales. Il évite soigneusement la consoeur de cette dernière, rousse aux traits durs et fermés qui le trouve beaucoup trop exigeant et l'envoie balader si méchamment.
Toute une batterie de tests est mise en route. Parmi ceux-ci, une expérience renouvelée quotidiennement fait se tordre de rire ses élèves : ils doivent parler devant l'engin qu'il a conçu et fait réaliser au fil des ans par leurs congénères précédants. A eux de raconter à tour de rôle n'importe quoi pendant 10 minutes. L'essentiel étant de parler pour activer l'appareil.
Au début, hilares, ils savourent des histoires folles ou saugrenues qu'ils développent avec un grand luxe de détails : un loup garou dans le métro a tué cinq voyageurs – ou : les arbres des Champs Elysées sont devenus tout bleus la nuit de la Coupe du Monde – ou encore : recherche de fonds publics et privés pour mettre gratuitement dans les cercueils un téléphone qui permette aux morts de converser entre eux, ce qui les distraira !
Mais petit à petit ils se lassent et deviennent de moins en moins bavards, au grand dam de notre savant fou.

Savant fou dites-vous ? Que nenni ! Car un beau jour, interloqué, le thésard de service n'entend plus sa propre voix. Plus il hurle « ça marche, ça marche », plus il s'excite, moins les autres alentour comprennent ce qui lui arrive puisqu'ils n'entendent pas le son de leur voix !
Belle explosion de joie collective dans son service lorsque chacun tour à tour vérifie qu'il ‘'entend qu'il n'entend pas'' ! Une expression forte qui fera le tour du monde sous forme de développements marketings.
L'insipide et pâle secrétaire en pleure de joie : fini ou presque les longues heures à taper des textes illisibles pour le commun des mortels remplis de fractions, de signes cabalistiques et d'abréviations barbares.

Gaston exige le secret le plus absolu et ses élèves admiratifs ont bien du mal à se taire lorsque des interlocuteurs se moquent de ‘'Tonton le fou'', surnom de Gaston dont l'ont affublé ses trop aimables collègues. Ils se contentent de rire sous cape en pensant à la tête qu'ils feront le jour où ils sauront.
De nombreux brevets sont déposés. Des pages et des pages de termes techniques, complexes, hermétiques décrivent la conception et la réalisation du procédé. Les juristes en propriété intellectuelle sont moultement consultés : il faut ‘bétonner' le dispositif pour éviter toute appropriation par des sociétés ou des pays indélicats.
Lorsqu'enfin a lieu la communication officielle au Congrès des télécoms de La Haye, puis la diffusion dans la presse spécialisée et en final la vente des téléphones équipés du nouveau système silencieux, l'Ecole acquière une renommée mondiale.
Notre Gaston préféré, l'air toujours un peu égaré, garde sa mine modeste mais il a maintenant un sourire éblouissant. Seule la vue de ses collègues, penauds et geignards lui fait prendre un air fier et hautain : sa manière à lui d'effacer tant d'années de mépris.
Son seul luxe matériel est l'attribution d'une salle spacieuse jouxtant son bureau pour en faire un lieu convivial où recevoir les collègues étrangers et la presse. Des plantes savourent le soleil près de la fenêtre.
Son seul autre luxe intemporel est d'apprendre – laborieusement - à savourer la vie, tel un bon repas en agréable compagnie, l'achat d'un tableau ou un voyage en Bourgogne pour admirer les si jolies petites églises romanes disséminées dans la campagne.
Toujours rêveur, s'il redit : « avez-vous remarqué le beau lézard au-dessus des Alpes ? » on sait dorénavant qu'il y a effectivement un nuage en forme de lézard dans le ciel : ce ‘n'est pas un lézard', si je puis me permettre ce jeu de mots !! Certains le soupçonnent même d'avoir une fossette taquine lorsqu'il dit ce genre de choses. Ils n'ont même pas remarqué qu'elle est là depuis toujours !
C'est ainsi que l'histoire de Gaston commence à devenir mon histoire.
Ma vie dissolue de l'époque me faisant coucher très tard et donc lever en conséquence, c'est la guitare sèche du voisin du dessus qui me tire peu à peu de ce rêve. Plusieurs fois je me suis rendormi de façon de plus en plus brève et toujours en approfondissant une partie différente, comme pour bien le mémoriser et analyser parfaitement les détails. Et toujours en filigrane la silhouette de Gaston. Comme si nous n'arrivions plus à nous séparer.
Chaque stade de mon réveil me procure toute une palette d'impressions bizarres et inquiétantes. Une fois bien réveillé et au fil des jours, force est pour moi d'analyser ce qui vient de se passer car je fais partie de ceux qui rêvent peu et sont donc impressionnables dès qu'il leur arrive un rêve exceptionnel.
Je suis d'abord consterné de m'être vu dans la meute des collègues qui se croient brillants mais dont ladite suffisance n'est guère justifiée. Ce qui remet en cause une partie de ma façon d'être.
Puis je suis intrigué, angoissé par l'espèce d'appropriation du personnage de Gaston. D'abord en repensant au rêve où tour à tour j'étais lui et son observateur, puis par l'assimilation l'un de l'autre chaque jour un peu plus. Je deviens en quelque sorte le mutant de Gaston. Le soupçon de schizophrénie me revient régulièrement.
Mais en réfléchissant à l'objet de cette recherche, je suis profondément convaincu de l'utilité de ce que Gaston a trouvé. Je sens, je sais que je peux trouver la solution.
Ainsi la réalité n'est pas si simple, et j'ai parfois la fulgurante impression malgré mes certitudes que mon histoire de troisième type, un peu comme celle du mari de Claire, m'apportera bien des déboires.
Je ne vous raconterai pas plus à quel point ce rêve a été important pour moi, mais sachez qu'après de longues réflexions, j'en suis arrivé à penser qu'il s'agissait là d'ondes alpha sur lesquelles je me pencherai dès que j'en aurai terminé avec mon « parler sans s'entendre ». Il s'agit du rythme électrique de notre cerveau, découvert en 1919 par un neuropsychiatre allemand, Hans Berger.
Avec peut-être l'espoir de m'appuyer sur certains points scientifiques de mes découvertes actuelles pour en arriver à communiquer sans téléphone.

(Activités des ondes alpha en violet dans les parties droite & gauche du cerveau lorsque l'on médite) (*)
Je pourrais vous parler des heures de ces courants électriques, ou ondes cérébrales, que l'on mesure en amplitude (puissance de l'impulsion électrique, mesurée en microvoltage) et fréquence (vitesse des ondulations électriques, mesurée en cycles par seconde (ou hertz). Savez-vous que c'est cette fréquence qui détermine quatre types d'ondes cérébrales dont l'alpha ? Leur symphonie dans notre cerveau crée la musique de Mozart, la danse de Martha Graham, les théories d'Einstein ou
- Bon ça va, dit l'Autre, on s'en fout de tes techniques vaseuses, cherche pas à m'embrouiller l'esprit et finis ton histoire sinon je la clos en appuyant sur mon bouton !
- OK, OK, eh bien, pour revenir aux conséquences de mon rêve, petit à petit je me plonge dans mes recherches en y entraînant mes élèves, transformant mon bureau chic et agréable en un antre où j'accumule petit à petit plein d'instruments de recherche et de documentation. Mon enseignement est devenu uniquement un axe d'approfondissement de mes propres recherches.
Pour en arriver à aujourd'hui, je suis venu ici, à Bordeaux, assister toute cette semaine à un Congrès international où j'ai présenté l'état de mes recherches. Elles n'avaient trouvé jusqu'ici qu'un écho distant et poli où chacun me prenait manifestement pour un doux dingue.
Mais depuis mon intervention mes collègues étrangers, bien plus que les français d'ailleurs, ont compris que je progressais et nous avons eu des échanges intéressants.
J'ai même été invité à la prochaine convention d'Honolulu pour participer et à des réunions très techniques et à une journée d'études et de réflexions sociétales sur les questions suivantes : jusqu'où est-il supportable que des lambeaux de vie pénètrent la notre ? Comment faire une ‘vraie' communication ? Quelle définition lui donner ?
En tout cas, je ne peux maintenant plus reculer car j'ai déjà progressé : je vais trouver, c'est certain, mais la route est encore longue. Je veux absolument contribuer à ma façon au progrès de la science des télécommunications, à ma modeste échelle.
Voilà mon histoire. Comme vous le voyez, ma vie ne m'offre aucune certitude, ne m'apporte aucun réconfort en réponse à mes questionnements. Mais n'est-ce pas pareil pour tout le monde ? En tout cas, malgré cela, je ne regrette absolument pas mon rêve. Peut-être me permettra t'il un jour d'obtenir la reconnaissance de mes pairs dans le monde des télécoms ?
Notre rencontre forcée de cette nuit me semble d'ailleurs être une démonstration concrète et bien réelle du problème de communication entre humains pour chacun d'entre nous, avant même que les machines ne s'en mêlent, n'est-il pas ?

(*) Il faut que je retrouve le site sur lequel j'ai trouvé cette image très illustrative. (retour au texte)

MAJ
jeudi 8 septembre, 2005
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