|
|
|
||
Je ne suis pas Don Quichotte et ne prendrai pas ce marron pour un ennemi ! mais imaginons qu'un soir, assise au bord d'un petit lit d'enfant, je sois sollicitée pour raconter une histoire de mon invention. Je montre alors un marron. Dis Grand-mère, c'est quoi ce marron ? Ah, toi aussi Pitchoun' tu crois que c'est un marron joliment brillant ? En es-tu sûr ? Oh certes, il a une histoire traditionnellement 'marronesque' que je vais te raconter. J'ai eu ce marron un jour d'atelier d'écriture il y a déjà quelques années. Nous devions choisir un objet pour raconter son histoire. Sur une table notre professeur Corinne avait apporté tout un ensemble d'objets hétéroclites. Le monde entier se côtoyait là : une mamouchka russe, un cheval suédois, un policier anglais. L'art était hors du temps : vase contemporain en verre, tétraèdre arabe, plumier en aluminium des années 1950. Et parmi quelques fruits, il est un marron tout marron. Un modeste fruit à la forme informe, ni rond, ni plat, ni rectangulaire qui me tapa dans l'oeil sans que je sache pourquoi. Sa brillance - ou plus exactement sa patine - m'a permis de dire qu'il s'est longuement réfugié au fond d'une poche où des doigts discrets venaient le malaxer pour se rassurer. Comme un porte bonheur, un talisman. Voire après réflexion comme un anti-rhumatismes. En tout cas ces doigts-là aimaient l'y retrouver année après année. Une fidélité sans faille. Sont-ce ces doigts-là qui l'ont ramassé au creux d'un chemin montagnard ? oui, bien sûr. Ce jour-là, son propriétaire promenait tranquillement son chien en cette belle et lointaine journée frisquette de fin d'automne. Trop frileuse pour sortir, sa femme l'avait nanti d'un sac pour ramasser les marrons dont ils se régaleraient une fois grillés. Et s'il était suffisamment efficace, elle lui ferait une merveilleuse purée de marron dont elle avait le secret. Mais alors, pourquoi ce marron ci dans cette poche là ? pourquoi a t'il échappé au sort de ses collègues ? Sans doute le hasard d'un geste inconscient qui l'a jeté dans la poche au lieu du sac. Ou le boxer qui l'avait pris dans sa gueule pour jouer ? Et c'est là que Corinne, de longues années après, le récupéra après le décès de son grand-père. Elle le conserva alors sans même y réfléchir, comme un souvenir de Grand Pé, la transmission d'une sagesse, d'une époque heureuse. Et lorsque ses yeux se portent dessus, elle pense à ces chemins aujourd'hui abandonnés au milieu des châtaigneraies aveyronnaises de ses vacances enfantines, aux feuilles si joliment dentellées. Elle se souvient des mains de sa grand-mère lorsqu'il fallait déboguer le fruit. Elle imagine les hommes nombreux qui venaient d'au-delà des frontières pour aider à ramasser les fruits et faire en sorte que leurs cueillettes participent grandement à la vitalité économique du pays. Elle observe amusée que sur ce marron là, la partie blanche est presque aussi marron que le reste du fruit. Résultat de sa vieillesse ? traduction d'une maladie ? Allez savoir... En tout cas elle prend plaisir à le joindre à son panier pour le joindre aux objets qu'elle va donner à choisir à ses élèves de son atelier d'écriture, certaine que ces quelques grammes de chair farineuse seront susceptibles d'être retenues par l'un ou l'une d'entre eux. Et allez savoir l'histoire qu'il ou elle sera alors capable d'inventer... Elle avait raison. Ta grand-mère que je n'étais pas encore l'a choisi et l'a même précieusement photographié. Voici pourquoi aujourd'hui je suis capable de te raconter sa 'vraie' histoire car ce marron là n'est pas qu'un simple marron avec une histoire 'normale'. D'ailleurs si tu le mets à ton oreille mon petit Pitchoun', tu entendras comme un souffle. Certes, on l'entend à peine, mais tout de même ce souffle est là. Comment non ? C'est parce que tu ne fermes pas les yeux et que tu ne connais pas encore son histoire. Tu verras, tout à l'heure, tu l'entendras. Observe bien cet objet. Si j'essaie de le fendre avec mon ongle, je n'y arrive pas. Aucune trace ne vient fendre sa surface. C'est donc en fait non pas une chair farineuse mais une matière très dure. Et puis là, vois-tu ce petit point plus clair qui ressemble à un oeil ? Et les traces mates au-dessus, cela fait comme une ombre de cheveux. Et là, ce creux qui ressemble à un creux de joue ? Et ici cette boursouflure, on dirait qu'il a mal aux dents... Bref, cela ressemble à un drôle de visage, assez sympathique, tu ne trouves pas ? Tu sais que parfois surviennent sur terre de petits morceaux de planètes, de petits bouts du cosmos. Peut-être est-ce là quelque chose qui vient de l'au-delà ? Un extra-terrestre en attente, un espion qui nous observe et envoie ses rapports régulièrement ? C'est lorsque l'on entend son souffle qui 'parle' avec ses chefs. En un mot, il travaille en attendant son exfiltration, son retour dans son pays qui nous est totalement inconnu. Il espère très fort le moment où il sera rappelé. Pour cela il faut que la températoire soit idéale par rapport aux exigences techniques de son retour ; il faut aussi qu'il soit dans un lieu qui se situe sur la trajectoire de sa planète d'origine ; qu'un signal lui parvienne du vaisseau spatial en charge de sa récupération. Tout cela réuni, il se mettra tout d'abord à tourner très lentement, puis de plus en plus vite, comme une toupie électronique. Ensuite il s'élèvera tout doucement sur quelques centimètres puis plus rapidement et d'un seul coup ira plus vite que le son retrouver ses congénères et rendre compte de sa mission à sa hiérarchie. Je te propose d'ailleurs de lui donner un nom, car même dans les autres mondes, humanoïdes, robotiques ou autres, chacun est personnalisé, chacun est unique comme chez les hommes. SUTOL, dis-tu ? Bon, si tu veux. Et bien SUTOL, mon Pitchoun' va te dire bonsoir, car il est l'heure d'aller dormir. Vous vous retrouverez demain. Et pendant je fais une bise tendre sur la joue de l'enfant déjà à moitié somnolent, il me murmure : "demain, c'est sûr que je vais entendre Sutol". Je souris. |
... à propos
du site ... |