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l'ami de toujours

 

Les années filent, nos rencontres sont rares.
Mais ton sourire reste le même et nos silences sont toujours aussi complices.
Tu sais mes bagarres. je connais tes angoisses. Nul besoin de les redire. Elles sont là.

 

Ma portière claqua. Nul besoin de me signaler, je savais qu'elle serait aux aguets.
Effectivement, je vis une ombre derrière la fenêtre du salon, une silhouette dévaler le perron. Pas le temps de dire ouf, j'avais déjà ses bras autour du cou et deux longues bises sur mes joues.

''Ah, quel plaisir de se revoir !''. Nous nous dévisagions comme de vieux amants qui cherchent trace de trahison.
Son sourire. Le mien. J'étais certain qu'elle pensait comme moi ''nos âmes n'ont pas changé, quel bonheur ! ''

Christophe descendait lentement les marches, nous laissant avec tact profiter de l'instant des retrouvailles. Il me serra la main avec amitié. En tant qu'homme je n'avais aucune raison de ne pas lui rendre cette poignée de main. Mais en tant qu'ami j'y mis quelque réserve.

Un coup d'oeil à Hélène et je sus qu'elle avait compris. Elle me sourit avec tendresse. Cela me fit si chaud au coeur. L'amitié vraie est un trésor qui tempèrera peut-être ma lassitude de la vie.
Chacun glissa son bras sous les miens, nous pénétrâmes tous trois dans la maison.

Un feu joyeux crépitait dans la cheminée. Christophe sourit malicieusement : ''Il était temps que tu viennes, mon vieux ! Grâce à toi, nous avons droit à cette belle flambée. D'habitude strictement interdite pour cause de salissure, tu le sais...'' 

Je ne pus m'empêcher de commenter. ''Je vois qu'elle n'a pas évoluée ! Toujours aussi campée sur ses certitudes''. Nous éclatâmes de rire au souvenir d'une discussion serrée sur la beauté des feux, leurs aléas et leurs inconvénients.
''Tu dois mourir de faim mon pauvre ami après cette longue route. Je t'ai préparé un 'plat léger' comme tu aimes''.

Comme par magie ma femme et mes enfants surgirent du néant. Je vacillais sous le coup. Je nous revis le jour où nous nous retrouvions tous à la montagne. Hélène avait préparé une gigantesque raclette pour le dîner et lorsqu'elle nous l'avait annoncée, j'avais stupidement approuvé ''Oh oui, tu as raison, quelque chose de léger''. J'entends encore la fraction de seconde de silence et l'éclat de rire général qui avait suivi. Ma femme en avait pleuré de rire et longtemps mes enfants me chinèrent sur le sujet.

Depuis, ils étaient morts tous ensemble dans ce stupide accident. Ma compagne, mes enfants et Lucas, leur cadet. Mes yeux s'embuèrent, ma gorge se serra. Christophe et Hélène pensèrent à la même chose et des larmes mouillèrent leurs joues.
Pardon murmura Hélène, pardon. Et elle s'enfuit à la cuisine.

Christophe vint mettre sa main sur mon épaule. ''Tu sais, ils sont là toujours, là dans notre coeur, les tiens et notre Lucas, unis dans leurs destins. Nous sommes heureux que tu sois venu. Ton absence n'a duré que trop longtemps''.
Hélène réapparut avec un plateau plein de bonnes choses. Sa théière embaumait la menthe.

''Tu te souviens de la fois où notre guide s'était honteusement perdu ? Durant trois jours, il nous avait fait errer dans le désert. Nous nous inquiétions sérieusement mais les enfants étaient si heureux de cette aventure ! Nous n'avions plus que des fonds de gourdes… Au quatrième petit jour nous avions été réveillés en sursaut. Une centaine de chameaux et de touaregs nous entouraient''

Nos morts ressurgirent, cette fois avec douceur. Pour nous consoler peut-être et nous dire ''nous aussi, on se souvient de cet instant de bonheur, nous aussi''.
Nous passâmes la soirée à parler de tout et de rien, comme si cette vision nous avait apporté la sérénité.

Christophe était parti au petit matin prendre son avion. Nous prîmes notre petit-déjeuner en silence. Lorsqu'Hélène me vit prendre un livre, elle me proposa d'aller faire une promenade.

''Tous les matins depuis l'accident s'expliqua-t'elle, je vais faire un long footing. Cela me vide la tête, me donne le courage de continuer la journée. C'est une bataille quotidienne. Celle de Christophe est de se saouler de travail. Je n'ai jamais osé te demander quelle était la tienne. Il est des questions qui ne se posent pas par écrit, mais j'ai compris que tous ces longs voyages lointains pour des associations humanitaires, sans escales ici, étaient ta propre forme de bagarre n'est-ce-pas ?''

Je me sentis soulagé de pouvoir parler de ce sujet ô combien douloureux. ''Oui murmurai-je, tu ne te trompes pas. Ma présence ici parmi vous est le résultat d'un long combat. Je devais venir m'incliner sur leur tombe mais j'appréhendais tellement. Tellement... Pourtant cela fait trop longtemps qu'ils sont là sans recevoir ma visite. Leur présence permanente dans mes pensées n'est pas une excuse.
Je sais que vous allez m'aider à m'y rendre et ne vous remercierai jamais assez de veiller sur leur tombe.

Je voudrais aussi que ma venue me permette de ne plus en vouloir à Christophe. Alors qu'il a su la nouvelle irrémédiable immédiatement et l'a prise de plein fouet, ne pas m'avoir annoncé tout de suite qu'ils étaient morts me laissait un espoir. Les découvrir à la morgue....
J'ai beau comprendre qu'il l'a fait par amitié pour tenter d'amortir le choc comme il l'a fait par amour pour toi, cela ne m'empêche pas de continuer à lui en vouloir.''

Elle se jeta dans mes bras . Nos sanglots se mêlèrent. ''Allons, il faut se ressaisir'' dit Hélène, toujours raisonnable.
Nous mîmes nos tennis et partîment nous vider la tête.

Cela fait maintenant de longs mois que cette visite a eu lieu. Mes voyages ne sont plus qu'épisodiques. Ils ne sont plus tout-à-fait la fuite d'une plaie à vif.

J'ai écrit une longue lettre à mes amis. J'ai mis longtemps à la rédiger. Je l'ai recommencée plusieurs fois. Finalement entre ma visite à mes amis et ce courrier, ce fut comme une thérapie.

Chers Vous

Revenir sur les lieux de mon ancienne vie m'a permis de retrouver une certaine envie de vivre, si ce n'est pour moi, au moins pour les autres. J'ai pu surpasser cette douleur infernale.
Ce n'est pas encore la sérénité. Je ne suis pas sûr que cela revienne un jour. Mais l'avenir est un mystère. Laissons-le se dévoiler au fil du temps qui s'écoule.

Mes activités me mènent dans des mondes tragiques. J'annonce trop souvent des morts et ne peux me résoudre à ton humanité Christophe. Je dis les choses telles qu'elles sont. Cela m'est parfois reproché, mais je ne sais pas faire comme toi, atténuer la nouvelle.

Mais je tiens à t'affirmer très sincèrement que je ne t'en veux plus. Ce qui me libère d'un grand poids. Cela m'était un déchirement et une grande douleur supplémentaire. Comment te remercier pour cette amitié qui a su résister à mon imbécile reproche ?

Toutefois, je sais que jamais je ne retournerai vivre près de vous. C'est une certitude. Le passé est le passé. Laissons-le où il est. Seul le souvenir ineffaçable du bonheur doit perdurer et fertiliser le futur. Dans le respect et l'amour de ceux qui sont morts. Pour continuer à les faire vivre.

Je suis encore bien loin d'une reconstruction de vie, mais au moins le suicide n'est plus LA solution. Vous m'avez tirez du néant. Quelque chose me dit que les miens vous en remercient.

Ma chère Hélène, ma soeur en amitié, comment te remercier toi aussi pour tes paroles qui sont venues chercher au fond de moi les ressources nécessaires pour me sortir de là ?

Votre amitié est mon bien le plus précieux.

Embrassez tendrement pour moi Lucie et Paul . Dites-leur bien que la prochaine fois que je viendrai ce sera pendant leurs vacances. Je me sens maintenant suffisamment rééquilibré pour les écouter et profiter pleinement de leur présence.

Recevez toute mon affection.

 


MAJ mercredi 5 janvier, 2011

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