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| La montagne fait parfois sa maligne ! Premier janvier 2000, un vécu cauchemardesque Sous un beau soleil très matinal, une voiture aborde à allure tranquille les grands virages en épingle à cheveux du Col de Braus. Lui conduit avec souplesse et aisance, elle admire le paysage. Les enfants chahutent gentiment à l'arrière. Tous sont heureux. Ils ont quitté Sospel très très tôt ce matin. Dans quatre heures ils auront retrouvés les quatre grand-parents des enfants pour fêter la nouvelle année, une tradition familiale qui jusqu'à présent a toujours été respectée dans la joie et la bonne humeur. Il s'agit juste d'aller prendre l'avion pour Marseille à l'aéroport de Nice et le tour sera joué. Mais soudain une épaisse purée de pois s'installe, le temps de franchir dix mètres à 100 à l'heure. L'immédiateté de la réalité du brouillard est telle que les enfants se sont arrêtés net de jouer et de rire, stupéfaits d'un changement météorologique aussi radical. Le conducteur, prudent, s'adapte aussitôt à ce nouvel état de fait. Ce n'est pas encore de l'inquiétude, loin de là. Juste une tension. Celle à laquelle est soumis le chauffeur pour faire face à ce néant absolu. "Ouvre ta vitre s'il te plait, dis-moi si je suis loin du bord" dit-il à sa passagère. Au milieu de la banquette arrière, sur la pointe de ses fesses pour mieux voir ce qui devrait être la route, le grand frère met les mains sur l'épaule de son père et de sa mère comme pour les rassurer... ou se sentir plus près d'eux. La plus jeune des enfants commence à pleurer. C'est une sensible qui s'effraie pour un rien. D'un tempérament plus râleur, la cadette dort heureusement à poings fermés sinon elle pesterait contre un retard possible. Sa tête est inclinée sur son 'coussin à sieste' que l'humidité de la vitre commence à tremper. "Je ne vois strictement rien, murmure la mère. Même pas une ombre plus sombre ou plus claire pour indiquer le parapet ou le bas-côté. Sommes-nous encore loin de Gex ?". La machoire crispée, il marmonne "une dizaine de kilomètres en épingles à cheveux". L'annonce alourdit l'atmospère. "Lénou, arrête de pleurer s'il te plait. Papa connaît la route par coeur et si cela continue nous nous arrêterons, c'est promis. De plus nous sommes partis très en avance. De toute façon, ces brouillards disparaissent aussi vite qu'ils apparaissent" ajoute t'elle plus pour se persuader elle-même que pour rassurer sa fille. Son mari hoche la tête mais ne dit mot. Les mains crispées sur le volant, il se concentre sur cette brouasse d'un genre particulier. "Incroyable l'efficacité occultante de ce coton noir" pense t'il. Soudain, une 'chose' heurte violemment le pare-brise. Ce n'est qu'avec le son qu'ils savent qu'il y a eu choc. Rien n'a permis de voir arriver cette 'chose' et de prévoir le bruit. Tous sursautent et la voix mal réveillée de Solène chuchotte "c'est quoi ça ?" Les parents se regardent et Pierre, le père, dit d'un ton qu'il essaie de rendre joyeux "un oiseau aussi perdu que nous sans doute". Mais en lui-même il est certain qu'aucun oiseau n'est assez fou pour voler par un temps pareil. Et il aurait eu la même sagesse en annulant ce voyage mais la météo était très zen et confirmée par un ciel très pur éclairé par la lune au départ de Sospel. Inquiet, le père immobilise la voiture. "Je vais voir ce que c'est" dit-il d'une voix qu'il s'efforce d'affermir. Personne ne pipe mot et chacun en lui-même salut son courage en se recroquevillant sur son siège, content de ne pas avoir à être à sa place. Le téméraire fait le tour de la voiture non sans prudemment laisser sa main droite glisser sur la carrosserie de peur de ne plus la voir. "Maman, il va pas se perdre Papa ? On ne le voit plus !". "Allons les enfants, calmez-vous" répond t'elle d'une voix un peu tremblante. "Incroyable ! dit-il en ouvrant sa portière. Je ne vois ni mes pieds ni les roues. Je ne peux même pas dire si nous sommes sur la route ou sur l'herbe. Impossible donc de voir ce qui a pu cogner la voiture et encore moins si cela lui a laissé quelque trace. Il faut reconnaître que c'est assez affolant." Le silence retombe. Les secondes paraissent des minutes, les minutes paraissent des heures qui s'é-cou-ou-lent len-en-te-ment, si len-en-te-ment, vrai-ai-ment len-en-te-ment. Le temps semble figé. Perturbé. Détraqué. Abîmé. Mort. Il n'y a plus de notion de temps. Et toujours sans aucun avertissement voici qu'une énorme bourrasque chahute très violemment la voiture, fait se heurter la tête des parents, blackboulant les enfants les uns contre les autres. Comme un séisme de quelques secondes. Les coeurs battent la chamade. L'angoisse monte encore d'un cran. "Impossible de continuer annonce Pierre épuisé. Comme nous avons fini notre petit-déjeuner il y a à peine une demi-heure, je vous propose de faire une sorte de sieste, le temps pour le Bon Dieu d'aller chercher son épuisette et de nous enlever toute cette grisaille charbonneuse." Les enfants sourient de l'image irrespectueuse et un peu rasserénés par ce discours, s'installent calmement. Les deux filles têtes bêches sur la banquette et Jules allongé sur le plancher avec des coussins. Chacun avec son propre 'coussin à sieste' pour poser sa nuque. Les deux plus jeunes serrent leur doudou sur leur coeur, le plus grand se raconte à voix douce une histoire interminable comme il en a le secret. Quant aux parents, Maude pose sa tête sur l'épaule de Pierre tandis que ce dernier passe un bras tendre autour de son cou. "Tu crois que cela va se lever ?" "J'en doute. C'est vraiment un brouillard bizarre. L'expression 'à couper au couteau' est en dessous de la vérité. J'avais même l'impression que des serpents pénétraient dans mes jambes de pantalon et dans mes manches... Et ce silence ! Hors de la voiture il est encore plus impressionnant. Pas un bruit de feuilles qui remuent, de branches qui tombent. Pas un seul cri d'animal. Un silence total, absolu... Pour rassurer sa femme, il ajoute Mais bon ! Nous avons connu d'autres moments encore plus dramatiques lorsque nous étions sur notre trimaran aux Bermudes. Ne t'en fais pas, va !" Il poursuit comme pour lui-même : "Cela me rappelle mon professeur de sciences, Nobel l'appellions-nous tant il jouait au savant. Ses exercices pratiques lors de son cours sur l'hydrométéore nous avait passionnés. Les chenapans que nous étions se prenaient alors un peu pour Dieu. Je me souviens aussi d'un passage particulièrement fort dans le livre de Jules Vernes "Le Pays des fourrures". Je n'imaginais pas alors que je vivrais un tel brouillard un jour. Il faudra que je recherche ce bouquin enfouit au grenier, je le relirai avec un esprit différent !" Une heure passe. deux heures pendant lesquelles rien n'a changé à l'extérieur. Les cinq occupants se sont endormis d'un lourd sommeil. Soudain une lumière violente, complètement aveuglante et totalement verdâtre, remplace cette espèce de ouate sombre sans même que les passagers s'en rendent compte. Faut-il que leur endormissement soit profond ! ...Trop profond peut-être. Puis le brouillard impénétrable reprend sa place aussi subitement qu'il avait été remplacé. Toujours sans perturber davantage la respiration à peine audible des passagers. Une heure de plus s'écoule. Soudain les enfants se redressent. Lentement. Silencieusement. Comme des marionnettes manipulées avec art. Ils observent leurs parents endormis. Trouvent que les vitres sont trop embuées et entrouvrent les fenêtres. Et, comme assommés, ils retombent aussitôt dans le sommeil avant même de penser à les refermer. Le brouillard en profite. S'infiltre. S'installe. Prend ses aises. Envahit tout. Le temps s'écoule toujours aussi pianissimo. Un long moment plus tard, la maman ouvre les yeux, reste quelques instants immobile à regarder fixement droit devant elle. Soudain, elle sursaute, tourne la tête vers son mari et ne voit que du brouillard. Terrorisée elle se retourne pour regarder ses enfants et ne voit... que du brouillard. Une indiscible terreur l'étreint. Elle ouvre la bouche pour hurler. Le brouillard en profite aussitôt. S'infiltre. S'installe. Prend ses aises. l'envahit avant même que son cri n'ait pu se traduire en son. ... Des chasseurs trouvent au plus profond de la forêt une voiture, portières ouvertes, d'où une famille de furets s'enfuit à leur approche. Elle n'a plus ni roues, ni plaque minéralogique mais un énorme trou sur le capot, Chacun s'interroge, fait des remarques: "Comment a t'elle pu arriver là alors que les fourrés sont impénétrables ? La route est à cinq kilomètres ! ". L'enquête policière est relancée. Puis vite re-classée devant le manque d'éléments. ... Un juge d'instruction niçois archive le dossier sur la disparition le premier janvier 2000 entre le Col de Braus et l'Escarène d'une famille de cinq personnes et les décrète officiellement morts. ... A Cassis, chez les grand-parents des disparus. Le couple finit de déjeuner en silence. Leurs enfants et petits enfants ne les reconnaîtraient pas. Ils ont maintenant des cheveux d'un blanc immaculé et le visage ravagé de rides profondes, celles qui ne viennent qu'après de terribles épreuves, Chacun d'eux est plongé dans ses pensées tristes. En effet, ce dixième anniversaire les laisse dans une solitude profonde : les parents de Pierre qui continuaient à venir chaque année à cette date se sont suicidés il y a à peine un mois, ne supportant plus l'ignorance de ce qui a provoqué cette disparition. "Allons, il faut se secouer ! Prenons le café sous la tonnelle dans le jardin. Comme avant. Il fait si beau et si doux. Autant en profiter". Le coeur serré, elle essaie de s'imaginer les adolescents que les enfants seraient devenus, eux qui aimaient tant l'aider à porter les tasses jusque là. De plus, ils adoraient cette tonnelle. A côté des deux fauteuils en rotin adoucis de coussins brodés, trois petits tabourets leur servaient de sièges lorsqu'ils s'appuyaient sur la table basse pour jouer au nain jaune ou aux dames avec leur grand-père. Depuis leur disparition, la photo d'une famille joyeuse où l'on retrouve Pierre, Maude et les enfants trône à côté d'un bouquet de fleurs. Aujourd'hui des tulipes rouges dentelées de blanc et blanches dentelées de rouge leur rendent hommage. Ainsi perdue dans ses pensées, elle rate la marche sur le seuil, se rattrape de justesse et pose le plateau machinalement. Fait demi-tour pour aller chercher le sucre qu'elle a oublié... et stoppe net... Revient sur ses pas... Et subitement hurle. Un hurlement de douleur et de terreur mêlées. Son compagnon accourt. La trouve évanouie. S'occupe d'elle. A peine sortie de son malaise, elle s'accroche à lui et balbutie comme une folle "T'as vu ? T'as vu ? T'as vu ?". "Mais enfin calme toi ! Qu'aurais-je dû voir ?" Son regard suit le doigt de sa femme. Incrédule, il voit deux doudous posés de chaque côté de la photo. Blême, il les prend, les tourne et les retourne, les caresse. "Mon Dieu murmure t'il, Mon Dieu, mais où êtes-vous mes petits ?" Et pour la première fois depuis janvier 2000, il pleure à gros sanglots. Soudain se calme et dit de façon surprenante "Qui que vous soyez, merci de ce cadeau." Et jamais jusqu'à la fin de leur vie ils ne racontèrent à qui que ce soit l'arrivée de ces deux doudous qu'ils cachèrent sous leurs oreillers. La montagne a fait une fois de plus sa maligne. |
(*) brouasse : vieux mot de la langue française signifiant brouillard (retour au texte)
(*) Wikipédia explique ce terme ainsi :
"Les hydrométéores, ou météores aqueux, représentent la forme sous laquelle se présente l'eau sous forme solide ou liquide dans l'amosphère, à l'exception des nuages. (...) Ce sont la pluie, la bruine, la neige, la grêle, le brouillard, etc..." (retour au texte)
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