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"Marcel, l'épouvantail"

 

Je suis Marcel, l'épouvantail.
Paul m'a installé là, au beau milieu de son jardin car il en a assez que les oiseaux lui mangent ses graines. Il n'admet pas que son petit enclos soit devenu le paradis de la gente ailée depuis qu'il a défriché le terrain vague qu'il était alors.

Il s'imagine que depuis qu'il a installé deux vieux bâtons en croix mal équilibrés pour créer mon personnage et de les avoir affublé de vieux oripeaux va suffire à résoudre son problème. Comme il se trompe !

C'est pourtant exact qu'il s'est beaucoup appliqué pour que je fasse peur. Jugez un peu ! mes cheveux de crins viennent de son pauvre cheval mort d'usure. Ils dépassent du sac de chanvre qui me sert de tête et s'envolent peu à peu au gré du vent, si bien que je serai bientôt chauve.
Il a installé un ressort en guise de cou pour me faire dodeliner decette triste tête au moindre courant d'air. Mes mains sont deux vieilles fourches mutilées d'où pendouillent à chacune un sac en plastique qui se déchire au fil du temps.
Je n'ose même pas vous décrire l'infâme vieil anorak qui a servi longtemps de couveuse à sa poule préférée. Quant à mon pantalon, il a récupéré son vieux treillis tout troué remontant à des lunes, du temps où il était un fringant mais peureux militaire. L'une des jambes, vide, s'agite comme secouée de spasmes au moindre alizé.
Par dessus, une mini-jupe qui a connu d'autres splendeurs, celles où son énorme dulcinée était encore une joyeuse jeune femme. Quelle idée de m'avoir accoutré à la fois d'un falzar et d'une jupe ! Comme si le fait d'être à la fois homme et femme allait faire encore plus peur... Tiens, un intellectuel pourrait faire une thèse sur le sexe des épouvantails, cela changerait du sexe des anges !


Mes amis

Au lieu de passer sur le trottoir d'en face, moins ensoleillé, plus large, les enfants de l'école primaire m'ont pris en affection. Ils viennent chercher des encouragements lorsqu'ils se rendent à l'école et me racontent leurs aventures vécues pendant la récréation au retour. Même les plus tristes semblent oublier quelques instants leurs douleurs d'écoliers. Ils me confient leur détresse et cela me fait peine de ne pouvoir mieux les aider. Tous adorent m'observer lorsque les bourrasques du vent donnent l'impression de me faire valser. Ils m'encouragent alors à grands cris. Et lorsque je reste inerte sous un soleil de plomb, ils m'encouragent par de petits signes de la main compatissants.

Quant aux oiseaux, ils ont vite compris que j'étais leur ami. Mes mouvements désordonnés ne leur font plus peur depuis qu'ils ont compris que se poser sur ma tête ou sur l'une de mes mains provoque une animation de mon corps. Cela est devenu un jeu pour eux. Ils ont donc plaisir à s'installer qui sur mon crâne, qui sur mes épaules ou sur l'un de mes doigts et pépient alors à qui mieux mieux pour me raconter des histoires auxquelles je ne comprends rien, ce qui les rassure : je ne les trahirai pas.
Ils me béquettent avec tendresse.


L'avenir des épouvantails

Pourtant Paul ne voit rien. Il est convaincu que mon cou bringuebalant, les soubresauts des sacs à mes mains et le balancement de ma jambe de pantalon vide sont d'une efficacité remarquable.
Mais je ne peux m'empêcher de rire dans ma barbe d'imberbe car il ne voit rien. Rien de rien. Et c'est tant mieux pour mes amis. Jusqu'à ce que...

Je l'avais d'abord cru méchant. Méchant pour m'avoir rendu si laid. Mais un jour sa femme - que je trouvais si laide - m'a défendu et l'a empêché de m'arracher parce qu'il avait surpris des corbeaux mangeant ses graines. Elle lui a fait observer que les enfants de l'école leur faisait des grands sourires depuis qu'il m'avait installé, que ce n'était pas si grave s'il manquait quelques salades ou un peu de cerfeuil, qu'il n'y avait pas lieu de risquer de fâcher le Bon Dieu pour cela et que ce dernier lui rendrait sûrement un jour le fait d'avoir accepté que les oiseaux puissent se nourrir. Depuis, je l'aime bien cette femme malmenée par la vie.
Finalement, Paul se révèle être un brave homme un peu bourru qui me marmonne ses impressions sur le temps et sur l'évolution de ses plantations. L'autre jour, il m'a même rafistolé un peu.

J'espère ainsi vous avoir rassuré sur le sort des épouvantails. Ils ne se sentent pas du tout mal aimés ! De surcroît, notre disparition qui semblait inéluctable semble s'enrayer : nous sommes réinstallés souvent avec amusement, voire avec tendresse. On nous fait alors une belle laideur, avec des choses propres, voire amusantes, voir même neuves. J'ai aperçu mon voisin : il a des mains en cédéroms et sa tête est un vieil écran d'ordinateur que les oiseaux ont transformé en nid. C'est ça le progrès...

Depuis que je l'ai vu, j'ai un objectif. Je voudrais créer une confrérie des épouvantails pour

- échanger des idées
- organiser des rencontres et sortir de notre isolement
- défendre nos intérêts (un lobbying ne serait pas inutile)

Foi de Marcel, j'y arriverai et vous inviterai le jour de l'inauguration de nos bureaux !

 

Je vous présente deux autres voisins

Merci de me dire ce que vous en pensez sur le blog


MAJ dimanche 29 novembre, 2009

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