Fougère. Tel est son nom.
Tout en souplesse, en rusticité. Sans fragilité ni manières. Mais dans le monde raffiné où elle s'étiole, celui où brillent les roses et les orchidées, elle n'est pas la bienvenue et se fait rabrouer, moquer, violenter même parfois.
D'où lui vient ce surnom bizarre ? Elle ne l'a jamais su. Sans doute parce que lorsqu'elle était saoule de la méchanceté d'autrui elle allait se réfugier au fond de l'immense potager sous une fougère tolérée là on ne sait trop pourquoi.
Elle a fini par se l'approprier ce sobriquet, et même par le revendiquer. Il fait depuis longtemps partie de sa personnalité. Elle a fini par lui dire oui. Et oublier complètement - elle comme les autres d'ailleurs - son vrai prénom.
Ses questions à la directrice de l'internat ultra chic dans lequelle elle est depuis ses deux ans sont toujours restées sans aucune réponse. Elle ignore comment elle est venue là, ni qui paie les mensualités depuis tant d'années.
Elle n'a aucun souvenir d'avant sa présence dans ces lieux. Ce n'est pourtant pas faute de triturer sa mémoire, mais jamais aucune bribe n'a pu remonter à la surface. C'est devenu une obsession.
A la proximité de sa majorité personne n'a pris contact avec elle. Cela ne l'a ni surprise ni contrariée ; elle a simplement ressenti dans ce silence un sentiment de soulagement profond. Sans savoir pourquoi.
Il est donc compréhensible que le matin même de ses 21 ans elle se précipite pour quitter ces lieux de souffrance. Sans suivre les conseils donnés avant sa sortie ni relever les adresses qu'on lui a données car elle a son idée.
Un seul endroit la tente. Depuis des années la forêt qu'elle voyait de loin était pour elle comme une amie consolatrice. Il lui est donc évident que la seule chose à faire est d'aller sitôt libre lui rendre visite.
C'est donc d'un pas décidé qu'elle s'y rend d'une seule traite. Le temps est grisailleux, brumeux et humide. Lorsqu'elle franchit l'orée du bois épuisée mais inconsciente de cette fatigue, elle ressent comme un grand bien-être.
Jamais elle n'a éprouvée une telle impression. Aucune angoisse. De la légereté, l'impression qu'elle est enfin à sa place. Elle ferme les yeux et inspire profondément, comme pour se libérer du passé et mieux savourer le présent.
Dans sa tête effectivement le passé s'est effacé et le futur sera peut-être. Deux notions qui jusqu'ici lui étaient douloureuses, deux notions d'un coup annihilées par un présent dont la qualité lui est si nouvelle.
En cette fin d'après-midi automnal un grand rayon de soleil encore chaud sort de derrière les nuages et salue son arrivée. Elle pénétre alors dans les lieux les traits détendus, le pas léger et l'âme sereine.
Un bruissement se fait entendre qu'elle interprête comme un salut de bienvenue. Elle a alors le besoin d'y répondre et elle qui parlait si peu, sans même s'en rendre compte, se met à babiller à propos de tout et de rien.
...Sur un papillon qui fôlatre près d'une source, ...à propos d'un arbre mort aux formes amusantes, ...ou de quelques bonds d'animaux mystérieux dans la mesure où elle ne les voit pas. Elle n'en a jamais tant dit de sa vie.

Le soleil se fait de plus en plus discret, de moins en moins chaud. Un lourd brouillard semble suivre ses pas sans jamais la rattraper. Mais son allure est toujours aussi allègre, aussi insouciant.
Tout-à-coup un craquement sinistre se fait entendre suivi par un long cri lugubre. Elle le perçoit à peine et poursuit sa route. Peu à peu le brouillard se met à sa hauteur mais sans plus, comme s'il avait reçu l'ordre de ne pas la dépasser.
Elle en prend enfin conscience sans que cela la trouble particulièrement. Simplement son bavardage se fait plus lent. De tout et de rien elle passe aux confidences plus intimes puis aux pensées encore jamais formulées.
Petit à petit devant elle l'ombre se fait plus épaisse, rejointe finalement par ce brouillard si dense, si opaque et si impénétrable que quelqu'un qui aurait observé la scène aurait été particulièrement angoissé.
Car le monde maintenant englouti dans ce magma sombre n'a plus rien d'humain. Mais ce qui est derrière elle ne l'intéresse pas, ne la concerne plus. Et devant elle rien non plus, sauf une lueur légèrement verdâtre qui semble l'attirer.
C'est à peine visible et cela ressemble vaguement à une chute d'eau. Une musique difficilement audible incite à cette image. Et couleur et bruit paraissent étrangement liés. Si l'une diminue, l'autre aussi.
Plus elle avançe plus la couleur s'intensifie, comme si cette dernière se nourrissait de sa présence. Soudain les yeux de la jeune fille se noyent de larmes. Des larmes de bonheur sans qu'elle puisse savoir pourquoi. Comme un retour aux sources.
Mais ces larmes agissant comme un acide corrosif puissant, diluent ses yeux puis effacent ses joues, son corps. Plus elle disparait, plus la lumière diaphane prend de la force, comme une sorte d'hologramme personnel honorifique et en même temps, de nimbe sacrificielle anthropophage.
La lueur verte s'atténue en plusieurs temps comme un feu qui s'éteint, renaît, s'affaiblit à nouveau. Un spectacle que nul être ne peut voir. Comme l'ultime manifestation d'un monde disparu.
Lorsque tout est consommé, lentement le brouillard se dissipe. Cela prend du temps, le temps à la vie de se réinstaller. Les feuilles frissonnent à nouveau sous la caresse du vent, un arbre quelque part s'écroule lentement, au loin une chouette hulule.
Au même instant, au beau milieu du parterre de fleurs imposant situé devant le perron princier de l'internat une immense fougère, magnifique, épanouie, aérienne, fuse en un quart de seconde tandis que celle du potager s'évanouit.
Vraiment superbe, elle prend les trois quart de l'espace du parterre, mais à la lumière du jour le lendemain, force est de constater qu'elle met admirablement en valeur les multi-couleurs des roses et des orchidées.
Au matin, la directrice constate avec colère cet état de fait. Lance une enquête. Exige des jardiniers qu'ils l'arrachent. Rien n'y fait. Dorénavant, chaque jour à son arrivée la directrice lui jette un regard noir.
Car elle ne peut alors s'empêcher d'associer à cette plante le souvenir de la jeune Fougère. Ces quelques secondes la ramène forcément à des souvenirs qu'elle voudrait pouvoir rayer de sa mémoire.
Aujourd'hui encore, plus de cinquante ans après ces évènements et alors que la directrice a rendu depuis longtemps ses comptes au Grand Créateur, une certaine fougère est toujours là, comme immortelle, insensible aux gels, aux grandes sécheresses, aux insectes nuisibles.
Toujours aussi extraordinairement belle, imperturbable aux atteintes du temps. Comme elle l'a été aux coups de bêche des jardiniers, aux produits toxiques qu'on a cherché à lui faire ingurgiter et aux coups de cisailles.
Les fleurs ont disparues depuis bien des années mais aucune mauvaise herbe n'a pu prendre leur place depuis. Cette fougère reste comme une actualité du présent glissée dans un lieu abandonné dédié au passé.
Et la forêt ? Insensible au temps qui passe elle demeure telle qu'elle-même. Seuls interpellent un cratère étroit et profond et un sillon noir sans végétation aucune depuis l'orée du bois jusqu'au trou.
Les scientifiques expliquent le trou par une chute de météorite mais ne savent ni dater l'évènement ni comment justifier le sillon. Pour les gens du cru cela se rapporterait à des évènements inquiétants qui se seraient déroulés dans l'orphelinat disparu.
Mais ceci, les hommes de sciences l'ignore. C'est un secret bien gardé par les seuls habitants du pays. Ils gardent leur angoisse pour eux de peur de déclencher un séisme dont ils ignorent la forme mais que nul ne pourrait arrêter.
Alors ? Hasard ? Elucubrations ? Superstition ? Troisième dimension ?
Allez savoir ! Fougère était la fille naturelle de la directrice, celle-ci ayant été violée au cours d'une guerre civile sordide.
...Ceci explique certains points, cependant...
Le temps reprend son cours et s'écoule à son rythme, tranquillement, sûrement. Mêlant avec sagesse la mort des anciens, l'amour des jeunes et la naissance des enfants, l'évolution des maisons et des villages.
Telle pourrait être la fin de l'histoire !
Mais Fougère n'a sans doute pas dit son dernier mot. Après avoir failli disparaître, les lieux et leurs environs connaissent un nouveau démarrage car l'économie vit une grosse embellie. La preuve : insidieusement le mot « fougère » est devenu petit à petit le nom de la forêt et s'est imposé à tous. Des usines se crééent loin de la ville, proches des villages.
Les jeunes heureux de rester dans la maison de leur enfance y trouvent facilement du travail. D'autres, venant de loin, s'y installent, bâtissant de nouvelles maisons. La forêt est peu à peu effacée à l'Ouest par ce mouvement.
Toutefois les restes des bâtiments de l'orphelinat, eux situés à l'Est, au soleil couchant, sont encore visibles mais peu à peu engloutis sous les ronces et les jeunes pousses d'arbres, peu effrayées par les pierres disjointes. On ne voit plus la fougère. Seuls les rats des champs, les lapins sauvages et Goupil le renard fauve savent qu'ils peuvent encore trouver refuge sous ses belles et hautes feuilles.
Les anciens qui meurent sont les arrière-petit-enfants de ceux qui ont vécus les faits. Ils ont bien sûr ouïe dire de l'angoisse latente. Parfois se rassurent entre eux suite à un événement un peu bizarre. Mais les jeunes d'aujourd'hui !
Ah, Madame, Monsieur ! Les jeunes d'aujourd'hui ! Au mieux ils haussent les épaules, au pire font signe à leurs vieux qu'ils perdent quelque peu la boule de façon tout-à-fait irrespectueuse. Entre eux ils en rient de bon coeur, se moquant de ces superstitions idiotes.
Mais une chose est certaine, aucun – je dis bien aucun – n'a jamais l'idée d'en parler à des étrangers. Ils n'ont pas conscience de cette omerta, mais ils l'appliquent scrupuleusement. Peur de donner raison à leurs anciens ? Peur de craindre l'inexplicable ?
Advient le jour où l'usine de métallurgie a besoin de s'agrandir vers l'Est et projette de supprimer la forêt pour y installer son agrandissement. Tous les autochtones – jeunes et vieux mêlés – lèvent un sourcil en apprenant la nouvelle. Aucun ne fait de commentaire. Ils attendent.
Deux des quatre hauts fourneaux prennent feu sans que quiconque puisse expliquer l'origine des faits. Cela retarde de près de deux ans les projets d'agrandissement. Tous les autochtones – jeunes et vieux mêlés – lèvent leur deuxième sourcil. Sans plus de commentaires. Et créent un comité de défense contre la suppression de l'espace boisé. Ils l'intitulent « Sauvegardons Fougère ». Dans un même mouvement mêlant la révolte pour les uns et la peur pour les autres.
Le directeur se tue dans un accident de voiture alors qu'il longe Fougère. Une ligne droite sans danger. Son successeur refuse le projet en l'état et relance une étude approfondie. Il disparaît dans un accident d'avion à l'autre bout du monde dans l'espace que tous les pilotes redoutent, le Triangle des Bermudes.
Tous les pressentis au poste le refusent sous différents prétextes, inquiets de ces morts successives. L'usine périclite et ferme. Rasé, l'espace est en partie reconstruit pour y installer une grande mairie, laquelle explose dans sa vieille batisse et se disperse un peu partout, et réaliser quelques immeubles d'habitation.
Dans ceux-ci, les plus beaux appartements donnant sur la forêt s'arrachent comme des petits pains. Inutile de préciser que les autochtones n'ont pas les moyens financiers pour y accéder, ce qui ne semble aucunement les perturber.
Ainsi la vie poursuit-elle son chemin jusqu'au moment où un nouveau maire a l'idée de transformer la forêt en un immense parc d'agrément. Certains re-lèvent alors un sourcil. Et relancent « Sauvegardons Fougère ».
Aussi, après moultes rebondissements, les travaux commencent après délimitation des zones arborées conservées. La zone où se trouve Fougère est appelée à disparaître car située au centre de la forêt il a été décidé qu'un grand monument en l'honneur de la princesse Marie-Edmée à qui a appartenu le pays au Moyen-Age, y serait dressé.
Un appel d'offre est lancé. Les mois passent et des idées toutes plus originales et toutes plus moches les unes que les autres sont proposées. Aucune ne réussit à emporter le quorum. Marie-Edmée n'inspire décidément personne. Les bulldozers commencent leur oeuvre.
L'un d'entre eux se retourne suite à une fausse manoeuvre. En le dégageant on découvre 'avec surprise' une immense fougère, magnifique alors qu'elle était étouffée par les mauvaises herbes et les arbustes.
Les ouvriers s'arrêtent dans leur travail et font cercle autour. Les contremaîtres ont beau essayer de leur faire reprendre le travail rien n'y fait. Ils rendent donc compte à leurs chefs qui se déplacent et restent bouche bée.

La fougère semble s'épanouir à vue d'oeil devant tous ces yeux qui la regarde. Les politiques sont appelés pour prendre une décision. Deux d'entre eux sont de vieilles familles locales. Et un signal sonore vibre au fond de leur cerveau.
Attention, ne pas toucher – Attention, ne pas toucher –
Attention, ne pas toucher – Attention, ne pas toucher –
Sans se concerter, ils s'esbaudient devant tant de splendeur naturelle. Et quant à être les initiateurs de ce parc d'agrément, autant commencer par respecter une plante aussi magistrale. Tant pis pour la statue, on la mettra devant la Mairie si toutefois un sculpteur propose quelque chose d'esthétique.
C'est ce qu'ils expliquent à leurs collègues, vaguement inquiets de ne pas arriver à les convaincre. Mais leurs efforts arrivent à leur fin : la fougère sera mise en valeur. Elle sera le coeur de cet espace dédié à la nature.
Tout rentre dans l'ordre. Le temps poursuit sa route. Personne ne s'interroge sur cette fougère indestructible. Mais à la suite d'une tempête phénoménale, la décision est prise : plus d'espace naturel, on va en profiter pour construire les bâtiments de sport nécessaire à la tenue des Jeux Olympiques.
La fougère qui a survécu à la tornade ondule ses feuilles de colère...

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