Je vais poster ma lettre, dit-elle.
Son mari n'y prêta guère attention.
Elle trottina jusqu'à la boîte aux lettres. S'y glissa en faisant tomber l'enveloppe sur le trottoir.
C'est bien sombre là-dedans se dit-elle. Très vite elle se sentit étrange.
… Le bruit. C'est le bruit ! Un mélange de papier froissé, de voix aux langues ecclectiques.
… L'odeur. C'est l'odeur ! Un mélange de colles, de salives, de parfums divers.
Elle se sentit caressée, froissée, renversée, blackboulée, chavirée.
Elle revint à elle grâce au coup de tampon automatique reçu sur la tête et prêta alors attention à ce qui se passait autour d'elle.
Comme s'est intéressant se dit-elle. Moi qui n'est jamais été plus loin que la Bastille, me voici en route pour Brazzaville. Ah ! Quel beau rêve suis-je en train de faire. Comme j'ai bien fait de prendre mes comprimés pour dormir.
Elle faillit mourir asphyxiée par les tonnes d'enveloppes qui lui tombaient dessus et s'appliqua à bien faire sa nage papillon pour rester plus ou moins au sommet du tas.
Bien lui en pris. Cela lui permit de respirer l'air glacé du petit matin sur le tarmac de Roissy et d'entrevoir l'oiseau-avion qui allait l'emmenée à l'autre bout du monde. Une dernière goulée d'air parisien avant le grand saut dans l'inconnu.
Le vol se passa sans histoire. Elle dormit, ce qui lui évita d'avoir faim.
Un capharnaüm de bruits la tira du sommeil. Comme il fait chaud ! J'ai soif ! Grand soif ! Tiens.. c'est drôle, je comprends la langue des oiseaux qui me promettent la pluie bienfaisante quotidienne.
Oh là là ! Mais il est fou ce conducteur ! Il brûle les feux, double sur la voie de droite, chante à tue-tête des couacs à rendre sourd n'importe quel bien entendant.
Tiens... il me verse dans un train. Son Tchouf-tchouf me rappelle mon enfance, du temps où les locomotives avaient leur langage.
Oh non ! Pas encore l'avion ! Il est tout moche et tout branlant ! Je risque de ne pas arriver à bon port.
Ah, enfin ! Me voici dans une glissière pneumatique. Que c'est confortable ! Une caresse sans fin dans un suintement délicat dû à la vitesse.
Au bout de cette course, notre amie secoua sa crinière rebelle pour y remettre un peu d'ordre, lissa sa robe malmenée et se regonfla un peu pour retrouver forme humaine... et se retrouva nez à nez avec le destinataire de sa lettre.
Juan ? Dit-elle ahurie. Tu es à Paris ?
Anita ? Tu es à Brazzilia ?
Et les voici partis bras dessus bras dessous à la pizzeria la plus proche.
Six mois. Cela dura six mois. Il faut dire que le frère et la soeur ne s'étaient pas vu depuis leur adolescence et que la soixantaine passée. Ils avaient tant et tant de choses à se raconter.
Pendant ce temps, inquiet de ne pas voir sa femme revenue à la tombée du jour, Jacques fit le tour du quartier. Aperçu l'enveloppe par terre. Il reconnu et l'écriture de sa femme et l'adresse de son beau-frère.
De plus en plus angoissé, il se rendit au commissariat du quartier.
Qui promit une enquête.
Qui ne fut pas faite.
Jacques, fataliste, attendit. Attendit.
Six mois passèrent.
Et un jour... et un jour... Elle revint, déposée par le facteur dans la boîte à lettres de l'immeuble. Plate comme une limande... euh pardon, comme une enveloppe mais chargée de la réponse.
Ses premières paroles furent : « Je me sens bizarre, j'ai l'impression d'être partie depuis des mois ! ».
Son mari sourit, heureux de son retour. Et ne dit rien. Tant il savait sa femme un peu 'bizarre'.

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