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historiette

le sdf

 

L'autre jour je t'ai croisé et j'ai eu un choc.
Tes cheveux sont d'un beau roux vif malgré l'informe masse graisseuse qui te coiffe.
Tes yeux forment deux grandes taches lumineuses et ton visage n'est plus qu'un masque uniformément rouge.

Tu sembles absent, retranché dans un autre monde. Allongé sur un banc entouré de détritus, tu es indifférent au violent mistral qui joue et soulève ta couverture si sale et qu'il rend inutile. Indifférent aussi au soleil printanier qui tape sur ton visage déjà bien tanné et boucanné.

Ton regard absent est fixé sur une statue où deux pigeons se bagarrent pour une vieille croûte de pizza. Lorsque ceux-ci s'envolent, tes yeux aux paupières immobiles restent fixés au même endroit.

J'ai ralenti le pas et malgré moi je t'ai observé. Tes vêtements crasseux et déchirés ont connus - c'est visible - des temps meilleurs. Peut-être même sont-ils de marque. Tu n'as plus qu'une chaussure déjà fort trouée. Ton autre pied, noir de crasse, laisse goutter sur le sol quelques gouttes de sang.

Une canette de bière de haut luxe est renversée sur le sol à côté d'une demi baguette à peine grignotée par les deux bouts qu'une crotte de chien est venue décorer. Un oreiller curieusement propre est posé dans la cabine téléphonique qui jouxte le banc.

Une de tes mains s'agite par saccades, seule trace de vie apparente. Et encore... peut-être est-ce encore l'oeuvre du vent ? A te voir ainsi on pourrait presque craindre que tu sois mort. Voyons... sa main ne bougerait pas ainsi me dis-je comme pour me rassurer.

En reprenant ma course je me demande quels évènements cruels ont bien pu t'amener à cet état. Sur cette interrogation, je poursuis mon chemin et retourne à ma vie. Mais tu restes dans un coin de ma tête, comme un problème qui ne se laissera pas oublié.

Deux jours de suite, tu es toujours là, aussi immobile. Seuls quelques éléments ont changé : ta tête repose sur l'oreiller, puis ce sont tes pieds. Il y a une deuxième crotte de chien, puis trois autres canettes vides. La couverture a remplacé l'oreiller. Tu fixes l'arbre puis une voiture garée. Même ta main ne remue plus.

Et toujours ta présence m'interpelle. Pourquoi toi plus qu'un autre ? Je réfléchis... Peut-être parce que tu me rappelles très vaguement l'un de mes professeurs, celui de droit international, charismatique, presque l'âge de ses étudiants, bel homme, sûr de lui à se rendre antipathique. Mais c'est une vieille histoire.

De son ambassade lointaine il nous faisait 'l'honneur' de venir nous faire ingurgiter en deux journées saturantes le lourd programme annuel prévu en la matière. On ne sait d'où il tirait ce privilège de regrouper en seize longues heures ce qu'il aurait dû répartir sur six mois.

Allons, allons... Je divague ! Mais toi, là, devant tous ces gens allant et venant, à quelle espérance te raccrocher pour t'aider à garder ta dignité ? Je crois que ce qui m'affole le plus quand je te regarde c'est de lire sur ton visage cet abandon absolu de tout espoir.

Tu es à la fois lourd de tes souvenirs, les joyeux comme les tristes (ou, encore pire, allégé de tout souvenir) et vide de toute idée tournée vers le futur, fut-il immédiat. Tu n'es plus qu'un corps sans pensée. Et la notion de temps n'a plus de sens pour toi. Est-ce encore être un Homme ?

J'essaie de m'imaginer sans toit sur la tête, rien que deux poches pour garder mes trésors, abandonnée de tous ceux que j'aime, repoussée par tous les organismes auxquels je m'adresserais, invisible aux yeux des passants, poussée vers le néant.

J'essaie, mais je n'y arrive pas : oui mais moi je... Oui mais non : moi je... rien du tout ! Je m'enfoncerais comme les autres. Personne ne peut imaginer la souffrance que cela doit être. Ce qui est le plus flippant, c'est sans oute que l'on devient insensible à cette souffrance. Une forme de protection atroce.

Et voilà que depuis plusieurs semaines je ne te vois plus sur ton banc dont le pourtour est redevenu nickel. Aurais-tu reçu assistance ? Chaque fois que je passe, je regarde le banc et j'espère, j'espère que tu es sorti de la galère. Qu'enfin tu commences à apercevoir le bout du tunnel et que l'espoir te revient.

Mais voilà que surgissant du carrefour tu apparais là, debout, un pied toujours nu, l'autre dans un vieux chausson, le dos rond et le regard au sol, une main le long du mur pour te soutenir, marchant comme quelqu'un de sonné. Comme si tu portais toute la misère du monde.

Ce sera la dernière fois que je te verrai. L'ultime fois.
Quelques jours plus tard, je lis un entrefilet dans le journal local

"M. X, diplomate, professeur de faculté, Docteur honoris causa de droit de l'Université de Yale (USA) et membre du Rotary a été retrouvé mort dans le parterre du rond-point le plus important de la ville. Il est mort d'inanition. Suite à une tragédie dans sa vie (sa femme et son fils sont morts assassinés il y a cinq ans), il avait alors tout abandonné, fuit tous ceux qu'il connaissait et s'était réfugié dans une vie de SDF"

'Réfugié' ??? Le journaliste s'est-il rendu compte de ce qu'il a écrit ?

Ainsi mon subconscient avait raison. Je l'avais déjà vu. Je le connaissais. Je me sens vaguement coupable de quelque chose. De ne pas l'avoir apprécié comme individu ? Ne pas l'avoir reconnu et tendu la main ? Je ne sais trop. En tout cas qu'il ait choisi volontairement ce calvaire me fait éprouver un mélange d'admiration et de pitié.

Non décidément je ne l'oublierai pas.
Je lui souhaite de reposer dorénavant en paix.

Ô si seul, si las
Hors du manège de la vie
Plus rien n'a de sens

 

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MAJ vendredi 27 janvier, 2012

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