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Dans cette famille donc, il y a le papa. Grand, fort, costaud, impressionnant. Sportif et téméraire. Bref, comme tous les papas du monde. D'ailleurs, en voici la preuve ! Je l'ai surpris un jour qu'il descendait le mur de la maison en se cachant (!?) sous la chaîne d'appel de la cloche avec laquelle on appelle les petits enfants en train de jouer dehors. Mon regard ne lui a pas fait peur, il a même patiemment attendu que j'attrape
mon appareil photo à portée de main (tout de même !). |
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J'ignorais à l'époque s'il était célibataire ou pas. S'il était célibataire endurci ou célibataire follement amoureux, ou jeune marié, ou chargé d'une nombreuse famille.
J'ignorais aussi que son terrier était à l'orée du bois, tout en haut du pré, caché sous les longues branches basses d'un des sapins de la première rangée.
J'étais simplement étonnée de son culot, car on était à une époque
de l'année où
il pouvait se nourrir dans les champs sans problème sans risquer sa vie en s'approchant des maisons. Bien sûr,
un mulot n'est pas un rat des champs ! Rien à voir ! Le mulot est plus civilisé que le rat des champs
qui vit sauvagement loin de toute agitation provoquée par l'homme. Mais enfin, moins il le voit et mieux il
se porte !
Ce n'est qu'il y a peu que j'en sais un peu plus sur sa vie grâce à ce que m'en expliqua Petite Mulotinette. Ainsi à l'époque où je pris son père en photo, il était follement amoureux d'une jolie et fine mulote prénommée Angèle.
Il aurait traversé le ruisseau de la Guelle à la nage sans crainte, marché sur les pieds d'une humaine - celle qu'il observait chaque soir sur la terrasse par exemple (moi en l'occurence) - si elle le lui avait demandé, au risque d'avoir les tympans percés par le cri que cette femme aurait hurlé et de se faire tabasser par son balai. Il l'aurait victorieusement défendu contre le chat presque sauvage de Guite, il aurait mis en déroute la moissonneuse-batteuse qui serait venue chambouler leur territoire, il aurait fait front aux sabots du cheval du voisin, il....
Il n'arrêtait pas d'imaginer tout ce qu'il pourrait faire pour ses beaux yeux et pour la joie d'entendre sa voix. Mais il n'était qu'un modeste jeune mulot, certes travailleur, certes affectueux et courageux, face à une jeune mulote fille de chef de clan. Il était bien conscient de la différence de leur niveau. Cela le 'turlupinait' beaucoup mais au lieu de lui enlever son entrain, cela le stimulait et il cherchait à impressionner le papa de notre petite Mulotinette par son activité débordante et efficace. Et surtout toutes ses actions visaient à se rapprocher de sa belle.
Notre Mulotinette, quant à elle, continuait à ne pas le voir. Ou plus exactement à faire semblant de ne pas le voir, car la coquine avait parfaitement compris qu'il ne la quittait pas des yeux et lorsqu'ils étaient éloignés, il faisait en sorte de se rapprocher le plus possible.
Elle avait percé à jour son manège d'amoureux transi. Mais elle voulait être certaine que ce n'était pas qu'un feu de paille, être certaine que c'était pour la vie. Son papa à elle, le gros MULOSTOCK, le chef de la tribu, ne plaisantait pas avec les amoureux de sa fille et fissa les exilait au fin fond du territoire du groupe et pas question d'en sortir sans son autorisation.
Angèle MULOSTOCK avait donc compris qu'il faudrait qu'elle soit sûre d'elle le jour où elle ferait comprendre à son papounet préféré que celui-là, pas question de l'exiler à Perpète-les-Oies (*). Qu'il était "le bon" et qu'elle voulait faire sa vie et élever une famille avec lui. Les battements accélérés de son coeur le lui disaient assez...
Car là, elle sentait bien qu'elle commençait à penser que Marcel était
l'homme concerné.
Aussi, un jour où l'occasion se présenta, elle minauda :
"t'es 'pas cap'
d'atteindre la cloche là-haut et de la faire sonner un soir où la maîtresse de maison se reposera
dans sa chaise longue".
Il sourit derrière sa moustache embrillantinée (**) et dit de sa voix chaude
et grave :
"Je me ferai un plaisir de satisfaire ta demande. Rendez-vous ce soir, vingt-et-une heures
au clocher du village, sur la terrasse du Favatoux".
Et il ajouta d'une voix tremblante "mais promets-moi qu'ensuite nous irons dans le tilleul bavarder tous les deux, tu sais là où les branches se séparent du tronc et où l'on peut s'asseoir tranquillement, comme le font les petits humains Erik, Nathalie & Xavier."
Elle répondit, taquine "fait d'abord et on verra ensuite". Mais elle savait qu'elle tiendrait parole.
Ainsi fut fait. Ils se sont retrouvés au premier coup des vingt-et-un longs dongs, ...dongs, ...dongs du clocher.
Angèle s'est cachée derrière la chaise longue de la maîtresse de maison, sous la haie le long de la terrasse, toute tremblante de sa témérité, pendant que Marcel fait le tour de la terrasse, longe dans l'herbe le chemin de pierre qui jouxte la maison et les primevères, disparaît à l'angle de la maison, grimpe après la vigne-vierge jusqu'à la hauteur des premières feuilles de la glycine pour retourner sur l'arrière.
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... Là, il s'arrête, étonné de son allant, le coeur battant la breloque de toute cette gymnastique que lui imposent ses quatre pattes pour aller d'un appui à l'autre. Il veut faire le point et découvre étonné
1 - qu'il est à deux mètres cinquante de haut |
Faut-il que je sois amoureux pour me lancer dans une telle aventure se dit-il en lui-même, un peu inquiet sur son devenir s'il tombe et en conséquence sur ce qu'en pensera la jolie Angèle.
Pendant ce temps, la chipette d'Angèle se ronge les
sangs (***). Mon Dieu, mais qu'est-ce que je lui ai demandé là ? Et s'il tombe ? Et s'il se
tue ? Jamais je ne me le pardonnerai, c'est sûr ! se sermonnait-elle. Je serai bien trop bouleversée
pour le cacher aux uns et aux autres. Ses parents ? ses frères ? Quelle douleur pour eux ! Et
mes parents, que penseront-ils ? J'aurai tué mon amoureux. Impossible de surmonter ma peine et ma honte. Qu'ai-je
fait, mais qu'ai-je fait ?
Mais où est-il ? que fait-il ? que pense-t'il de moi ? Quelle angoisse !
Après longue réflexion, Marcel décide de ne pas chercher à marcher
sur le tronc principal de la glycine : il n'est qu'un amas irrégulier de petites branches et il risque de tomber
dans un espace vide. En plus pour rejoindre ce tronc, il faut qu'il saute dans le vide sur la première feuille
de glycine qui dépasse et qui vole au moindre vent léger. Elle est donc incapable de soutenir son poids.
Ouf...
heureusement que j'ai observé avant de me lancer, sans cela j'aurais tout raté et je serais tomber au sol sans
rémission
possible !
Il décide donc de se servir du trait de glycine comme d'un guide en s'accrochant simplement au mur crépi. Et comme cela, s'il tombe il peut toujours espérer se raccrocher à la glycine. Ainsi pense-t'il, ainsi fait-il sans plus d'hésitation ni inquiétude. Il n'est plus l'heure d'angoisser mais de réaliser son exploit.
Et le voici l'esprit tranquille qui s'élance d'un bon pas tant il a hâte de retrouver son Angèle chérie. Malgré quelques glissades, un peu de frayeur et beaucoup de chance, le voici à l'angle de la maison. Il s'arrête à nouveau pour reprendre non seulement son souffle, mais aussi récapituler ce qu'il vient de faire et estimer ce qui lui reste à parcourir pour réussir son exploit.
Il cale bien ses doigts de pied aux aspérités, relève son museau
et observe que la maîtresse de maison est toujours plongée dans son livre. Elle a allumé le lampadaire.
Bien. Cela lui fait un bon point de repère au coin de l'oeil.
D'Angèle, il n'aperçoit qu'un oeil
qui le fixe. Cela le réconforte et le stimule.
Il entend des voix d'humains qui viennent de l'intérieur,
calmes et atténuées. Ils sont donc occupés eux-aussi, pense-il.
Il passe le museau à l'angle et voit au travers de la glycine plus épaisse qu'il n'y a que cinquante centimètres de distance entre le bord du mur et la cloche. Bonne chose, mais la cloche est plus basse, il faut donc qu'il descende aussi, ce qui allonge le parcours. Parcours dangereux s'il en est, car là il n'y a plus rien entre le sol et lui. A la hauteur de la fixation de la cloche, il y a bien deux mètres vingt !
Bof, j'ai fait les quatre cinquièmes du parcours, le plus dur est fait se dit-il pour se remonter le moral. Allez, c'est parti ! s'intime t'il.
Il atteint la barre de fixation de la cloche, monte dessus pensant que cela la ferait bouger. Non, elle reste fixe. Zut ! il se recolle au mur, cherche avec l'une de ses pattes à remuer la chaîne, ce qui se passe effectivement, mais cela n'agite pas la cloche.
Sans doute est-ce là qu'intuitivement j'ai senti un mouvement et ai levé les yeux. Je n'ai pas cru à ce que je voyais : voyons, tu dors et tu es en train de rêver ! Mais non, c'est bien un mulot culotté qui se balade sur le mur. Incroyable. Vite, je tends la main pour attraper l'appareil photo, surveillant du coin de l'oeil l'animal immobile. J'arme, j'appuie sur le bouton... ZUUUUUUT, l'imbécile s'enfuit !
Je suis désappointée et déçue. L'imbécile - qui n'en est pas un - veut bien être pris en photo pour fixer son exploit mais ignore le maniement de ce type d'engin. La photo va donc être floue... enfin, j'en ai quand même une trace pour le raconter, sinon qui me croira ?
En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, l'ami Marcel dévale à toute allure le bout du mur qui lui reste à descendre, vise le chemin le plus court pour ne plus être vu et décampe vers sa belle amie via les fraises des bois qui ont investi la terre sous les cordes à linge.
Marcel ralentit le pas. Il prend son temps, histoire d'impatienter un peu Angèle. Il en profite pour se lécher le poils un peu décoiffé, se roule au milieu des fraises pour se débarrasser de sa transpiration et se parfumer gratuitement et le voilà qui sourit à Angèle.
Mais elle, dans quel état est-elle ? Comment dire son soulagement, sa fierté ? Comment cacher son admiration ? La voici qui court vers lui et s'arrête museau contre museau. Merci, merci Marcel. Quel courage ! Quel exploit !
Ledit Marcel en rosit de plaisir. Et honnête rappelle que la cloche n'a pas sonnée comme promis. Angèle le stoppe : "On s'en fiche ! j'ai vu que tu avais essayé. C'est encore une invention des humains avec un mode d'emploi incompréhensible à nos yeux de mulots. Ce que tu as fait est magnifique, superbe ! On va le raconter à tout le monde, tu es le roi de l'équilibre dans le monde des mulots".
Ah oui ? tu veux vraiment qu'on le raconte à tout le monde ? interroge goguenard notre Marcel. Mais alors, il va falloir qu'on avoue avoir été ensemble ! Je te propose qu'on en discute dans le tilleul, là où personne ne peut nous voir.
Ainsi firent-ils. Ils s'avouèrent leur amour et décidèrent de vivre ensemble et de faire des enfants.

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Oh cela fait maintenant plusieurs années qu'ils sont ensemble. Nos amis mulots ne mettent pas neuf mois comme nous les humains pour mettre au monde un bébé. Et puis ce n'est pas un bébé, mais plusieurs à chaque fois. Marcel et Angèle ont donc maintenant beaucoup d'enfants. Cela fait une belle ligne courbe lorsqu'ils se mettent tous les uns à côté des autres, du plus âgé au plus jeune ! Les parents sont fiers de leur progéniture !
Angèle est à nouveau enceinte. La période est difficile. L'hiver n'a pas été très rude, mais le printemps a été tout "pourri". Très peu d'eau, peu de soleil, les racines des plantes ne se développent pas, la terre est dure comme une pierre. Tous ont depuis longtemps épuisé leurs provisions et tous ont terriblement faim. Angèle est inquiète pour les petits qu'elle porte même si chacun s'efforce de lui donner un peu de sa maigre part.
Lorsque vient l'heure de la délivrance, Marcel et Angèle sont très inquiets. Le premier bébé qui nait semble en bonne santé. Marcel est heureux de pouvoir rassurer Angèle. Les suivants aussi et chaque fois les parents sont soulagés. Quatre garçons, six filles viennent ainsi compléter la famille. Autant de petits mulots dorénavant à nourrir en plus, mais Marcel et Angèle se veulent optimistes dans leur bonheur. C'est sûr, le temps va s'améliorer...
Mais... oh non... une ultime petite mulote pointe son museau...
-
oh
non, regarde Angèle dit Marcel d'une voix étranglée, elle est minuscule,
comme si elle n'avait pas eu le temps de se développer suffisamment.
-
Comme elle
est fragile. Comment allons-nous l'aider à vivre
? ajoute Angèle angoissée
Tous deux sont angoissés. Ils veulent absolument aider cette toute, toute petite fille à se développer et à vivre. Ils l'enfouissent au plus profond de leur terrier sur un doux matelas de mousse et la recouvrent d'un morceau de couverture qu'ils ont trouvé dans le chemin. Ils mettent de l'eau dans des coquilles de noix que chacun transbahuttent près de son lit et qu'Angèle verse délicatement entre les lèvres de Mulotinette, ainsi appelée à cause de sa fragilité et de l'affection que tous lui vouent.
De tant de soins entourée, de tant d'amour enveloppée, petite Mulotinette a grandi peu à peu. Mais elle est encore très faible et ses parents ne veulent pas qu'elle sorte hors de leur nid familial.
Mais alors Manou, comment as-tu vu petite Mulotinette ? me demandes-tu.
Eh bien, c'est Gépé qui l'a vue, perdue dans l'herbe, épuisée. Il m'a appelée et j'ai été chercher mon appareil photos.
Comme tu le vois, elle est attendrissante.
Gépé l'a posée sur la margelle du puits. Et nous l'avons observée un bon moment. C'est là qu'elle m'a raconté
l'histoire de ses parents.
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Entre chaque phrase elle s'arrête longuement pour rassembler ses idées et ne pas
trop s'affaiblir. Elle ferme alors les yeux et s'efforce de respirer calmement. La finesse de ses pattes nous
impressionne. La douceur de son pelage aussi et la longueur de sa moustache doit bien faire un bon quart de sa longueur
totale. Elle
est belle dans sa fragilité et sa confiance nous touche. Elle semble plus à l'aise sur la margelle que dans
l'herbe.
Lorsqu'elle a repris un peu de force, Gépé l'a pose dans l'herbe près d'un trou dans l'espoir que ce soit le trou du terrier de ses parents. Nous pensons à leur désespérance et espérons très fort qu'ils la retrouvent.
Silencieux, nous nous sommes assis sur la margelle du puits pour observer ses faits et gestes. L'absence de vent mettant en valeur le moindre bruit, il nous semble alors entendre des rrrrr rrrrr rrrrr rrrrr rrrrr aigüs et réguliers, mais très faibles à nos oreilles d'humains. Ce doit être cela car Petite Mulotinette agite ses oreilles comme pour mieux capter le son et commençe doucement à se traîner vers le trou repéré par Gépé.
Nous étions contents d'imaginer la joie des retrouvailles, le soulagement des parents et la peur rétrospective de Petite Mulotinette à qui nous espérons que cette histoire servirait de leçon : quand son papa et sa maman lui interdiront de faire quelque chose, elle saura qu'ils ont des raisons sérieuses pour le faire.
Allons, il est l'heure de mettre la table et de manger sur notre chère terrasse. Et pendant que nous mangeons, j'annonce à Gépé : cela va faire une histoire pour notre petite Mathilde à nous. Il sourit alors tendrement en pensant à toi.
Et alors comme un remerciement envoyé par nos amis mulots, un papillon s'est approché
Comme quoi, une bonne action est toujours récompensée !
C'est le début d'une autre histoire Manou ?
Demain peut-être Mathilde,
ce soir, il est l'heure d'aller rêver sous la couette ;-)
Si cette histoire vous a plue, si vous la trouvez trop compliquée, laissez-moi votre point de vue sur le blog, cela me fera grand plaisir !
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(*) Perpète-les-Oies : surnom que l'on donne à un endroit très éloigné (retour au texte)
(**) embrillantinée : mot inventé pour signifier qu'il a mis de la Brillantine, produit qui a été tout au long du XXe siècle très populaire et servait aux hommes à faire tenir et briller leurs cheveux et leurs moustaches (retour au texte)
(***) se ronger les sangs : cette expression
signifie s'inquiéter grandement
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